05 mai 2006

UN COSTARD POUR MA RETRAITE



Tout le monde a ses p'tites manies, j'y ai pas échappé le jour où j'me suis fait la malle de mon Q.G - où j'étais le big boss du pays - pour me mettre au vert en pleine cambrousse dans une belle thurne pointue le long du fleuve. A vrai dire, j'ai pas choisi de quitter ce super job : obligé pour raison, disons biologique.
Dans mon pays, on est accro des simagrées, vous allez vous en rendre compte par vous-même ; avant d'embarquer sur le bac avec tout mon fourbi pour rejoindre ma nouvelle baraque, vous pouvez pas imaginer par où j'suis passé. Enfin, pour être franc, tous ces salamalecs m'ont laissé froid comme un iceberg , même s'il faisait 40 degrés à l'ombre !! Que j' vous raconte.
On s'est barré de l'immeuble du gouvernement vers six plombes du mat'. J'étais avec douze play-boys au crâne rasé, mes gardes du corps. Il faisait déjà vachement chaud. Des meufs, qui pissaient la larme et youyoutaient à qui mieux mieux, nous filaient le train. On est arrivé à l'ouest de la ville, sur les hauteurs, à l'Institut pour gens friqués. Tout le monde était à mes pieds, aux p'tits soins. Logique.
On m'a foutu à poil, allongé sur une chaise longue en peau de chameau, style Le Corbusier et voilà t'y pas que se pointe toute une équipe de mecs en robes blanches avec des masques. Ils se sont mis à me tripoter dans tous les sens. Accrochez-vous au bastingage, c'est pas ragoûtant ! En guise d'apéro, le vidage de la tête. Bref, un des mecs a pris un crochet en fer, a traversé mon os ethmoïde et s'est mis à titiller l'intérieur du ciboulot. Et que j'te triture dans tous les sens, et que j'te remue ça comme une mayonnaise. Tournez-pas de l'oeil, ça n'fait que commencer ! De la bouillie qu'il a fait avec mon encéphale ; tout le jus est sorti par le trou du crochet. Après, ils ont fourré dedans de la soude pour dissoudre le reste des boyaux de la tête. Ils ont ajouté de la sciure de bois. C'est encore après qu'ils ont coulé dans mon crâne un mélange de résine, de cire et d'huiles. Il paraît que c'est une mixture qui coûte un paquet de pognon. Cinéma tout ça, c'est tout de même pas du Chanel 5 !
Partez-pas pisser, on n'est pas encore à l'entr'acte. Avec une pierre aiguisée, coup sec, un autre des rigolos en blanc m'a fendu le côté droit du bide. J'vous dis pas le tableau. Tous les boyaux à l'air, le foie, les reins, l'estomac, les poumons tout le toutim. Sauf le coeur qu'ils ont laissé à poste. Et vas y que j'te rince tout ça au pinard. Et que j'te refourre le paquet dans le tiroir avec des lingettes imbibées de bicarbonate. Un p'tit saupoudrage de plantes broyées par là-dessus et en avant la couture ! Surfilage à grands points, on referme. Bourré l'patron !
Allez, j'vous laisse reprendre votre souffle. Récréation : Bonbons acidulés, chocolats glacés, caramels ! Remarquez, le plus dur est fait. Bon ! On reprend. Ils m'ont sorti sur la terrasse et je m'suis retrouvé avec mon transat en peau de bête en plein soleil. Pas le moindre p'tit verre de pif à l'horizon. Et imaginez combien de temps on m' a laissé m'dessécher comme ça : trente-cinq jours.
Vous imaginez ? Dur, dur, surtout sans casquette ni lunettes de soleil ! J'avais le cuir plus tanné que la selle d'un vieux cow-boy. Alors on m'a ramené dans une des pièces de l'Institut pour m'asperger de flotte et d'huile, histoire de redonner de la souplesse à ma peau. Question mirettes, c'était pas le pied. Fondues dans leurs orbites. Alors, Ils ont viré les bouts de bidoche qui restaient et mis des yeux de verre à la place. Je devais avoir un regard à tomber raide, mais y'avait aucune gonzesse à l'horizon.
Puis des types se sont pointés avec des bandes de tissu enduites de résine. On se serait cru dans un chantier naval. L'un d'eux portait les bandes, l'autre emmaillotait. Il a commencé par les doigts des panards et puis il est remonté. Tout ce mic mac a pris un temps fou, sept couches de bandelettes qu'ils ont mis. Un sacré costard pour ma retraite ! Cette fois, j'étais prêt à prendre le large, j'avais tout à fait la gueule de l'homme invisible. Et pour cause, on m'a enfermé dans trois boîtes gigognes et roule ma poule, direction le port fluvial.
Embarquement immédiat avec le bahut de la grand'mère, la cage du serin, le piano désaccordé, les plantes vertes, le canapé convertible, le fiston, les cousins et les nanas qui continuaient à chialer. Cap au sud, c'est un remorqueur à voile qui tirait tout le bazar. Enfin, on est arrivé, c'était pas trop tôt. La baraque était carrément nickel. Vraiment classe et vaste avec ça. Pas beaucoup de fenêtres, c'est vrai, mais bonus : fraîcheur à l'intérieur. Quand tout le monde est reparti, j'me suis senti vraiment pénard. Le problème, c'est que ça fait trente siècles que je suis ici tout seul, et que je m'emmerde à crever. Même pas un p'tit pétard à s'fumer de temps en temps ! Vous pourriez-pas me sortir de là et me foutre au musée du Caire ?

Nina


Charte des Sites Sans Pub

29 avril 2006

LE CARNET NOIR

medium_roscoff_port_de_nuit_jo_irisson_copyr.jpg
Merci à l'auteur de la photo, Jo Irisson.


C'est l'heure entre chien et loup où Marie, après le dîner, quitte la maison bruissante des rires d'enfants, pour descendre à pied vers le port où elle aime flâner le long des quais silencieux. Court moment de solitude qu'elle s'octroie chaque soir durant ces vacances de Noël, passées comme chaque année dans la villa familiale de Normandie, loin de l'agitation de Paris. Le clapot des vagues chante à ses oreilles ; au loin, elle entend le moteur d'un bateau qui s'éloigne. Des chants lui parviennent, ils s'échappent de la porte ouverte d'un café perché là-haut sur le rempart et dont on aperçoit quelques décorations lumineuses. Marie guette le moment prodigieux où tous les phares de la côte s'allumeront comme autant d'astres dont la lumière serait tombée brusquement sur la terre. Elle hume avec délice l'air vif qui charrie des odeurs d'algues et s'avance avec précaution sur le passage glissant, jouant à mettre ses pas, un à un, bien au milieu des pierres comme dans les marelles de son enfance. Le paradis, l'enfer... Elle marche à la manière d'une danseuse sur la pointe des pieds, le buste légèrement penché en avant, lorsque son regard s'arrête sur un objet posé à côté d'un anneau de fer rouillé qui sert à amarrer les bateaux. Elle s'approche, s'accroupit et ramasse un épais carnet. Sa couverture en carton noir est imbibée d'eau et les pages, humides, sont collées l'une à l'autre. Il lui est impossible d'en distinguer le contenu car la nuit est maintenant tombée et le lampadaire le plus proche se trouve à une cinquantaine de mètres. Marie cache sa trouvaille au fond de la poche de son duffle-coat et rebrousse chemin. Elle se sent coupable. Elle aurait dû laisser le carnet là , sur le quai. Peut-être son propriétaire serait revenu le chercher ? Mais s'il pleut encore cette nuit, ce qui est fort probable, dans quel état le retrouverait-on ? Elle a honte, mais c'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle veut sache ce qu'il contient.
Elle remonte les dizaines de marches taillées dans la falaise, puis emprunte le sentier de la corniche qui mène jusqu'à la maison. Elle se réjouit à l'avance de retrouver son mari, ses enfants, les cousins. Comme chaque soir, ils se livrent avec jubilation à d'interminables parties de jeu du dictionnaire devant la cheminée.
Avant de pénétrer sous le porche de la villa, elle se retourne vers le port en contre-bas, tout petit, semblable à une maquette. Une journée paisible d'hiver s'achève. Aussi paisible, se dit-elle, que celle de ce jour de décembre, il y a tout juste trois ans, où rien n'aurait laissé supposer le drame qui allait survenir le lendemain dans cette même petite ville normande.
Ce fait divers tragique qui avait bouleversé toute la France était inimaginable. On en connaissait les circonstances, mais les mobiles demeuraient totalement mystérieux. Voici les faits. Le matin de son mariage, alors qu'il se préparait pour la cérémonie, un jeune homme de cette ville avait reçu une lettre. A peine l'avait-il décachetée et lue, qu'il s'était précipité jusqu'à son bateau qui était amarré au quai. On supposait qu'il y était entré pour se saisir d'une arme à feu car il s'était ensuite rendu à l'église et au beau milieu de la messe de mariage, il avait tiré sur la jeune mariée puis sur l'assemblée des invités. Dans la confusion générale - il y avait eu sept morts - il avait réussi à s'enfuir sur son bateau qui avait pris le large aussitôt. Malgré des recherches minutieuses sur tout le littoral français et britannique, on avait complètement perdu la trace du jeune homme et de son embarcation. Mais étrangement, depuis cette disparition, des indices ne cessaient d'être régulièrement retrouvés : le radeau de survie près des côtes anglaises, un carnet de chèque sur une plage du Cotentin, un sac de voyage ramené dans le chalut d'un pêcheur, une carte d'identité dans un port. Une histoire de fous, se souvient Marie. L'énigme était encore totale à ce jour et l'enquête judiciaire suivait du reste toujours son cours.
Marie jette un dernier regard vers la mer et pousse la porte de la villa. Elle allume le plafonnier du couloir, sort le carnet noir de sa poche et l'examine attentivement. Il est trempé. Elle sait bien qu'elle devrait le faire sécher toute la nuit sur un radiateur, attendre demain matin, prendre patience. Alors les pages se détacheraient tout naturellement et elle pourrait les consulter facilement. Mais la curiosité est trop forte. Fiévreusement, elle tente de décoller les pages les unes après les autres au risque de les déchirer. C'est d'ailleurs ce qui arrive et Marie enrage. Elle monte précipitamment dans sa chambre, s'assoit sur le lit et décrypte ce qu'il reste de lisible dans les pages malmenées. Bribes de phrases, pèle-mêle ; étrange puzzle pour une inquiétante histoire que Marie réinvente à son tour à la lecture de qu'il reste des mots qu'un inconnu a consignés là, sur ce carnet venu d'on se sait où.
"Amour du diable..." . " Dans une église désaffectée... ". "Aimer à corps perdu..." On entend parfois la cloche sonner et la mariée rire aux éclats...". "Comme un monstre sans corps..." . .. "Nous nous réveillons d'un long voyage..." . "Plus tard quand je serai marié...". "Pullulement d'oiseaux noirs, enchevêtrement d'ailes...". "Ces dernières chaînes..." . "Un arbre arraché" . "Il y a des hommes qui s'affaissent..." . "Battement noir des secondes dans le vide du temps..." . "Condamné à chercher sa vérité dans les mots...". "La poésie du sordide...". "Cruauté...". "Tu panseras seul tes plaies..." . "Sépulcral naufrage..." ...

Nina

Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture ALEPH animé par l'écrivaine Isabelle Rossignol.
Thème : écrire à l'aide d'un synopsis.
Consignes : "vous disposez de cinq phrases numérotées de 1 à 5 :
1. Dans un port, une femme trouve un carnet.
2. Elle reprend sa route.
3. A un moment précis de son trajet, elle retrouve la mémoire d'un événement ancien.
4. Ailleurs, quelqu'un décachette une lettre.
5. Dans une église désaffectée, on entend parfois la cloche sonner.
En résonance à chacune de ces phrases, vous écrirez pendant cinq minutes pour inventer une scène complète -telle que vous l'imaginez à partir de chaque phrase : mots, idées, bribes, esquisse, images..., tout ce qui vient, en vrac. (Exemple: Un homme marche dans la rue. Un homme: quel homme ? son aspect ? son âge ? etc. Marche: comment ? pourquoi ? etc. La rue: quelle rue ? etc. Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?...)
Vous écrivez donc 5 x 5 minutes, soit 25 minutes. Et là, vous en avez fini avec le 1er temps.
Second temps : les 5 phrases qui vous ont été proposées suggéraient le synopsis d'une certaine histoire. Maintenant que vous avez écrit à partir de ces 5 phrases, vous avez sans doute l'idée d'une histoire légèrement différente : la vôtre.
Quel serait votre synopsis ? Ecrivez-le à votre tour en quelques phrases qui s'écarteront forcément du synopsis initial. A partir de ce nouveau synopsis et de vos "notes", écrivez le récit complet que vous imaginez".

ECRIRE A PARTIR D'UNE PHOTOGRAPHIE

Dans un ouvrage sur la photographie : La chambre claire (Cahiers du cinéma, Gallimard), Roland Barthes analyse les relations qu'il entretient avec les photos en général et des photos en particulier, prises par quelques uns des plus grands photographes connus.
Il s'aperçoit que certains clichés l'intéressent par leur sujet, les informations qu'ils lui apportent, mais qu'ils ne l'émeuvent pas, alors que d'autres le "poignent". Il écrit notamment : "Je feuilletais une revue illustrée. Une photo m'arrêta. Rien de bien extraordinaire : la banalité (photographique) d'une insurrection au Nicaragua : rue en ruine, deux soldats casqués patrouillent ; au second plan, passent deux bonnes soeurs. Cette photo me plaisait ? M'intriguait ? Pas même. Simplement elle existait (pour moi). Je compris très vite que son existence (son "aventure") tenait à la coexistence de deux éléments discontinus, hétérogènes en ce qu'ils n'appartenaient pas au même monde (pas besoin d'aller jusqu'au contraste) : les soldats et les bonnes soeurs."


M'inspirant de cette démarche, j'ai feuilleté au hasard livres et magazines. J'ai retenu deux photographies dont le "détail", le "quelque chose" ont provoqué le "petit ébranlement" qu'évoque Barthes.

DANS LA VILLE RAVAGEE
medium_dans_la_ville_ravagee.jpg
Un décor de béton, de pierre, de ferraille, de lignes téléphoniques et électriques. Les câbles d'une ligne de trolley tissés comme une toile d'araignée au-dessus de la chaussée, une rue très large, des panneaux de signalisation fixés en hauteur à des poternes. Une voiture noire dépourvue de ses roues est à la gauche du cliché, comme si elle était tombée du ciel et qu'elle s'était enfoncée dans l'asphalte. Elle n'a plus de vitres, plus de feux, plus de pare-chocs. Du mobilier urbain brisé, un immeuble au premier plan dont il ne reste plus qu'un squelette de poutrelles métalliques noires. Dans le lointain, la montagne, très haute, couverte de forêts et de villages aux toits rouges éparpillés le long des pentes. Plus loin encore, un col et le ciel, blanc-bleu, éblouissant. Une ville dans une vallée très encaissée. Le silence et cette couleur bleutée, presque douce, qui englobe toute la scène. Une odeur de poussière.
Courant au milieu de la rue très large, un homme et une femme. On ne voit personne d'autre. Ils sont habillés légèrement, c'est l'été. Ils courent vers l'avant, vers moi qui regarde cette photo. Ils vont sortir de la photo et se précipiter sur moi tant ils courent vite.
La femme tient la tête légèrement penchée en arrière, ses cheveux noirs qui volent font une couronne autour de son visage très pâle. Elle est jeune, vingt-cinq ans, pas plus. Elle porte un jean noir et un tee-shirt échancré, noir lui-aussi. Aux pieds, des ballerines en toile blanche. Dans ses bras serrés fort contre sa poitrine, elle tient une volumineuse sacoche qui doit la gêner à chaque enjambée. Le contenu de ce sac est son bien le plus précieux, après sa vie. L'homme et la jeune femme ont accordé leur rythme, fuyant sans terreur mais avec l'ardeur de deux athlètes en pleine course.
L'homme est jeune lui aussi malgré ses tempes grisonnantes, un visage fin, allongé, cuivré. Très légèrement plus grand que la femme, il est vêtu d'un jean bleu et d'une chemisette à manches courtes à rayures. On ne voit pas son avant-bras droit caché par l'épaule de la jeune femme, mais on remarque que sa main droite tient dans un geste à la fois ferme et extrêmement tendre le poignet de sa compagne. Ils courent ainsi en attelage. L'autre bras de l'homme - le droit- est replié vers le haut et tient la poignée d'une grosse caméra professionnelle. Course pour sauver leur peau. Des crépitements d'armes. Ils se précipitent, ils vont sortir de la photo, se projeter sur moi et échapper aux tirs des snipers.

NOTA : La légende de ce document trouvé au hasard de la lecture d'un magazine : "Arijana Sarazevic, reporter pour la chaîne TVBH et son cameraman : dans la ville ravagée, le danger est toujours au coin de la rue".

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

LE MARIN D'OUESSANT

Je feuillette un livre qui s'intitule "les intérieurs du monde rural". Format à l'Italienne, éditeur britannique. Les photographies qui l'illustrent sont l'expression d'un esthétisme campagnard en voie de disparition, à la fois kitsch et magnifique. Les personnages sont en général absents. A chaque lecteur de deviner à travers le mobilier, les objets quotidiens, les étoffes, les vies qui se cachent derrière. Une chambre à coucher années cinquante quasiment monacale, une cuisine où ne subsiste pas un centimètre carré de mur libre tant on y a accroché d'objets (souvenirs, poupées, calendriers, chromos, fleurs en plastique, articles de presse découpés et jaunis par les graisses de friture). Qui donc vit là ?
Un cliché en couleurs, plus haut que large, est l'un des rares du livre qui montre un personnage. L'homme se tient debout, de profil, le visage dans l'ombre, la main droite légèrement posée sur une cheminée en bois ciré couleur acajou. La scène a été photographiée dans une maison de l'île d'Ouessant, dernière poussière continentale versée dans l'Atlantique. L'homme, un marin qui peut avoir soixante-dix ans, paraît robuste. Il porte l'uniforme de sa profession : une vareuse et un pantalon en toile gros bleu, une casquette noire et des sabots de cuir foncés. Sous les sabots, il a sûrement enfilé ses chaussettes épaisses qu'on appelle ici des "beguen". La silhouette du marin se dessine en contre-jour devant un mur d'une lumineuse couleur vert d'eau. Les rayons du soleil viennent de la droite, à travers une fenêtre qu'on ne voit pas, mais que j'imagine agrémentée de légers rideaux en filet crocheté comme c'est la tradition dans les îles bretonnes. Le sol est en terre battue et des taches brunes d'humidité montent à l'assaut du mur. L'homme contemple une statuette de la vierge, couleur ivoire, à l'abri sous un globe de verre. A l'intérieur du globe, appuyée aux pieds de l'effigie de la sainte, une photographie qui doit être celle de la femme du marin. Je formule cette hypothèse à cause de la coiffure caractéristique des années trente. Sur la cheminée, des fleurs séchées disposées dans deux vases en porcelaine dissimulent d'autres photographies d'un format plus grand. J'allais oublier, au-dessus de la cheminée, accrochée au mur, une horloge moderne en forme de montre de gousset marque onze heures moins le quart.
C'est le moment où le marin qui s'appelle certainement Amédée ou Honoré va dire laconiquement à sa femme :
- Allez, je descends un peu au port.
Elle est en train d'éplucher des pommes de terre dans la cuisine voisine où, sur les étagères d'un vaisselier peint en blanc, s'alignent des porcelaines chinoises, souvenirs des lointains voyages de son mari lorsqu'il servait dans la Royale*. Sans cesser de manier le couteau à légumes, elle le regarde en souriant et lui rappelle :
- T'oublieras pas en sortant du bistrot de me ramener une boule de pain fariné ?

* La Royale : la Marine nationale.

04 avril 2006

AMIS DE LA POESIE...

"Le poème non dit est une fleur fanée
qui se dessèche au fond d'un tiroir,
Un seul poème entendu peut féconder une âme
et changer une vie."


Pour ne pas faire mentir le poète Émile Le Blanc, nous vous invitons à le découvrir au cours d'une lecture. Ce sera également l'occasion de se retrouver autour d'un apéritif convivial pour vous présenter notre nouvelle programmation.
Nous serons à votre disposition pour renouveler votre adhésion le vendredi 10 septembre à partir de 18 h.


___________________

J'avais reçu au courrier l'invitation sur un petit papier - le mot à la mode pour désigner l'objet est "flyer". D'habitude, je l'aurais jeté dans la corbeille à papiers ou dans la cheminée. Il m'aurait suffi de lire les deux phrases du poète citées en haut de l'invitation : le genre "eau de rose", c'est vraiment pas ma tasse de thé !
Cette fois, j'avais gardé le flyer rose. Pourquoi donc ? Un coup d'oeil sur mon agenda : vendredi 22 à dix-huit heures, rien de particulier. J'irai. Ce sera une occasion de participer à la vie culturelle locale que je néglige complètement, à tort sans doute.
A dix-huit heures quinze le jour dit, j'arrive sur les lieux. Je gare ma voiture et traverse le parvis du centre culturel en même temps que deux autres femmes. Nous ouvrons la porte tout en verre du hall . A notre droite sont disposées en arc de cercle deux rangées de chaises noires avec un liseré rouge comme les pantalons de gendarmes. En face, une baie vitrée donne sur le pont, l'étang et le château. Une assez jolie vue. Sur les chaises, des gens assis : une vingtaine, surtout des femmes assez âgées ; je reconnais le régisseur, un technicien, la secrétaire, la présidente de l'association qui gère le lieu.
La séance a-t-elle commencé depuis longtemps ? Peut-être dix minutes. Sur le programme il était indiqué : "à partir de dix-huit heures". Il aurait fallu écrire : "à dix-huit heures" ! Bref, je m'installe sur la première chaise vide qui se présente, à côté d'un homme à l'allure paysanne. Face aux deux rangées de chaises, tournant le dos à la baie vitrée, un personnage dont les grosses lunettes d'écaille ont dévalé l'arête du nez pour stopper in extremis avant la chute fatale. Il opère derrière une petite table carrée comme il en existe dans les bistrots. On dirait un contrôleur de billets à l'entrée d'une salle de loto. Mais il ne contrôle que le degré d'attention de son auditoire. C'est le poète. Ça ne peut être que lui. Je l'observe. Un homme dans la soixantaine, le visage sévère suant la tristesse, un pull beige clair qui lui moule un torse aux vilaines proportions. Il penche la tête alternativement à droite et à gauche. Il est forcément en train de lire ses oeuvres, mais à voix si basse que je n'en perçois que quelques bribes de temps à autre. Je remarque ses mocassins jaunes. Il murmure, il susurre, penchant par moments le buste vers des feuillets disposés en désordre sur la table.
Mon regard balaie l'assistance et se pose sur un adolescent. J'imagine qu'il est venu là traîné par sa mère. Elle avait dû le sermonner. "Tu ne lis que des B.D. Tu passes ton temps devant la télé. Et en plus, t'es nul en français... Ce sera une occasion d'élever un peu le niveau !" Peut-être même avait-il fait une bêtise à la maison ? Il avait haussé les épaules et répondu : "Non, j'ai pas envie d'y aller !". Elle avait insisté et pour ne pas faire d'histoires, il avait obtempéré en traînant les pieds. L'adolescent croise et décroise ses jambes. Il a au coin des lèvres un petit sourire narquois. Je remarque un téléphone portable dans un étui noir accroché à sa ceinture. Et s'il se mettait à sonner ! Cette perspective me fait sourire. Je réalise que mon portable à moi, est à l'intérieur de mon sac. L'ai-je bien éteint ? Je vérifie. C'est bon.
Le poète s'est levé. De sa silhouette gauche, je remarque surtout une épaule nettement plus basse que l'autre à laquelle est accroché un bras qu'il maintient collé contre son corps. Une infirmité ? Il tient ses feuillets à la main. Des têtes et des oreilles se tendent en direction de l'homme de la bouche duquel sont sensés sortir des sons. Je ne peux déceler les sentiments des auditeurs tellement leurs visages sont figés. Seule, une femme aux cheveux blonds ébauche un semblant de sourire. Elle a dû saisir au vol le bon mot du poète. Moi, je ne comprends toujours rien.
La porte du hall grince. Un homme entre. Tous les regards convergent vers lui, presque réprobateurs. Il s'installe à ma droite. Je le connais un peu, il doit être au conseil municipal, nous nous saluons. Il se cale dans la chaise, croise les bras, prend l'air de circonstance, pénétré. Cinq minutes se passent. Je surveille discrètement le nouvel arrivant. Il a cessé de regarder le poète pour se perdre dans la contemplation des voitures qui passent sur le pont. Une camionnette tirant une remorque noire s'engage et freine devant le parking. Sur la remorque il est indiqué "Pianos Mauve". On livre certainement l'instrument pour le concert du lendemain soir. Mais le conducteur s'est trompé, il faut décharger le piano par l'arrière du bâtiment. L'équipage fait demi-tour. Mon voisin observe comme moi le manège. Il tourne la tête dans ma direction. J'en profite pour lui demander : " Vous comprenez, vous, ce qu'il dit ? ". "Non !" me murmure-t-il en faisant la moue.
Je m'ennuie à mourir. La voiture et la remorque sont partis. La grisaille s'installe sur l'étang et le château à l'arrière-plan. J'ai une de ces envies de fuir, de quitter ce hall sans attrait où seules des portes couleur orange peuvent retenir le regard. Cela tourne au supplice. Mon voisin de gauche - celui qui porte la veste paysanne en velours - se lève en faisant grincer sa chaise sur le carrelage et dit assez fort : "Je n'entends rien, alors je pars !". L'assistance le suit du regard, le poète aussi.
Je croise les jambes, je les décroise, je trépigne. J'ai envie de sortir un chewing-gum de mon sac. Je n'ose pas. Je ferme les yeux pour m'extraire de cet endroit où je ne sais quelle idée stupide m'a conduite. Je penche la tête en arrière. Des mots me parviennent :"...ses seins qui pointent...". Je redresse la tête et ouvre les yeux. Ai-je bien entendu ? J'imagine le poète caressant le buste d'une femme. Rien que cette vision me révulse. Les mocassins jaunes... Les lunettes qui s'agrippent au bout du nez... Le pull moulant sur un estomac flasque et proéminent...
Penser à autre chose. Trouver une diversion. Le bourdonnement de la voix monocorde se fait de plus en plus lointain. Je replonge dans mes pensées. Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Il y a un apéritif après la séance de poésie, j'ai vu le buffet dressé à l'autre extrémité du hall. Je ne resterai pas, ou si, mais pas longtemps. Juste le temps d'avaler un kir et quelques cacahuètes. Histoire d'être polie.
Dans un dernier effort, je tends l'oreille. Le bruit de fond de la voix du poète me parvient de nouveau comme un ronron lointain duquel surgissent de manière aléatoire quelques mots intelligibles. Justement, il est, je crois bien, question d'un chat.
"Le chat n'est pas une poule...
Le chat ne picore pas..."
Ai-je bien entendu ? Le chat ne picore pas ? C'est bien ça. Mon Dieu ! Je vais craquer. J'ai envie de crier, de hurler. Je vais hurler ! Tant pis si je provoque un scandale, mais je n'en peux plus ! Je ne pense plus qu'à une chose : me lever, brailler que c'est intolérable ! Je me retiens de toutes mes forces. J'avale de larges goulées d'air.
Ouf ! Je crois que c'est fini. Un semblant de sourire s'ébauche sur le visage du poète. Il repose ses feuillets sur la table. J'entends des applaudissements, timides, polis. Je fais comme les autres. Je claque des mains, mais en prenant bien garde qu'il n'en sorte aucun son. Un claquement muet en quelque sorte. Un bravo en creux. Un applaudissement blanc. Voilà ma mesquine revanche !

Nina

LA VOIX DES ASTRES

HOROSCOPE DE TONIO
La voie désastre ?

Ce texte sorti de la plume coquine de Tonio répond à la consigne suivante : vous rédigez la rubrique horoscope du mois de novembre avec des signes astrologiques et (ou) des prévisions de votre invention.

BELIER
Du 21 mars au 20 avril

Travail : votre tempérament énergique vous permet d'enfoncer toutes les portes. Même celles de vos collègues. Attention aux frais, qui casse paye.

Amour : votre tempérament énergique vous permet de faire du rentre dedans auprès de nombreux(ses) partenaires. Mais restez couvert, car qui casse pipe.

Santé : Amphétamines, anabolisants, EPO, vous êtes fin prêt pour le prochain Plouay-Roubaix.

TAUREAU
Du 21 avril au 21mai

Travail : ne soyez pas ronchon et acceptez les remarques de vos supérieurs sans broncher. Un jour ils payeront pour leur fourberie.

Amour : cessez d'être si jaloux et laissez à votre partenaire l'espace de liberté indispensable à son épanouissement personnel. En deux mots, soyez cocu mais content.

Santé : une bonne cuite là-dessus, un supo et au lit !

GEMEAUX
Du 22 mai au 21 juin

Travail : la constellation de la langoustine et celle du bigorneau sont en accord avec votre signe, c'est tout bon pour votre avancement.

Amour : Jupiter entre dans la maison de Vénus (par la petite porte), c'est bon pour votre libido.

Santé : sex, drugs and rock'n'roll, vous pétez le feu.

CANCER
Du 22 juin au 22 juillet

Travail : vous en pincez pour la secrétaire. Dommage, votre patron est gémeaux. Vu sa libido turgescente, c'est lui qui remporte la palme… Soyez plus agressif.

Amour : pointez votre dard et n'hésitez pas à mettre du piquant dans vos relations amoureuses.

Santé : bonjour, ça fait 28 jours que vous avez arrêté de fumer et … ça va !

LION
Du 23 juillet au 23 août

Travail : énergique et motivé, vous faites preuve d'un charisme à toute épreuve. Demandez une augmentation.

Amour : vous êtes en parfaite condition pour les faire tous(tes) rugir de plaisir.

Santé : la bise étant venue, n'oubliez pas votre cache-col.

VIERGE
Du 24 août au 23 septembre

Travail : bien que rentré fraîchement dans l'entreprise, vous apprenez à faire face à des situations professionnelles des plus complexes. Mais attention, car dans ce milieu de requins vous pourriez bientôt jouer le rôle de l'oie blanche.

Amour : si vous l'êtes, vous ne le resterez pas longtemps (écrivez-moi à la rédaction qui transmettra). Si vous ne l'êtes plus, c'est que vous êtes passée me voir. Alors, heureuse ?

Santé : surveillez votre alimentation. Rien de tel que quelques fruits de mer au bain-marie, le tout arrosé de crème fraîche immaculée. C'est une recette de ma conception. Amène !

BALANCE
Du 24 septembre au 23 octobre

Travail : vous n'hésitez pas à dénoncer auprès de la direction certains de vos collègues qui tirent au flanc. Vous êtes une raclure.

Amour : un coup par ci, un coup par là, vous avez du mal à vous décider. A voile ou à vapeur ? Castrol ou Motul ?

Santé : le temps est hésitant, comme vous.
- Ah ça c'est sûr ma brave Soââz, on sait plus à quel saint se vou-er !
- C'est sûr. Sinon Marjan a toujours ses rhumatiss' ou quôôa ?
- Oh voui et pis avec le temps ça n'arrangeu rien, quôôa !

SCORPION
Du 24 octobre au 22 novembre

J'ai jamais compris pourquoi il y avait un signe du scorpion et un signe du cancer, c'est la même chose. Je m'insurge contre cet état de fait astrologique, c'est pourquoi j'ai décidé de remplacer le signe du scorpion par celui de la :

LANGOUSTINE

Travail : vous frétillez d'impatience à l'idée de vous jeter dans le bain. Attention, vous risquez d'être échaudé.

Amour : évitez les vieilles, les morues et les maquereaux.

Santé : vous retrouverez bientôt la pêche.

SAGITTAIRE
Du 23 novembre au 21 décembre

Travail : vous franchissez les obstacles avec une parfaite maîtrise, digne des championnats olympiques de steeple-chaise (de bureau).

Amour : vous avez de jolies cibles dans votre ligne de mire. N'hésitez pas, bandez votre engin et tirez dedans.

Santé : consultez régulièrement votre médecin et suivez les conseils de votre entraîneur ou vous finirez à la boucherie chevaline.

CAPRICORNE
Du 22 décembre au 20 janvier

Travail : né avant le 31, vous êtes viré. Je sais c'est dégueulasse mais c'est ça aussi la voix des astres.

Amour : Saturne pas rond dans la maison de Vénus. Vous accueillez n'importe qui dans votre vestibule : y'a l'plombier, y'a l'facteur, le curé qui sert les liqueurs, y'a quelques flics, ouais, et puis la main de ma sœur. Et tout ce beau monde est là pour le gaaaaaaaz.

Santé : attention à l'excès de sucreries. Si les caries persistent, consultez votre dentiste.

VERSEAU
Du 21 janvier au 18 février

Travail : mettez de l'eau dans votre vin, vous serez plus clairvoyant dans vos rapports professionnels.

Amour : vous versez dans le sentimentalisme. Vous rêvez d'un bonheur qui coule à flots, vivre d'amour et d'eau fraîche. Vous trouverez bientôt la sirène qui vous fera plonger dans l'écume de la passion.

Santé : vous picolez beaucoup trop. En fin de soirée, complètement bourré, vous ne distinguez plus rien. En fait de sirène, vous vous farcissez un thon. Le lendemain matin, vous arrêtez de boire.

POISSONS
Du 19 février au 20 mars

Comment, encore un poisson alors que j'ai déjà fait des prévisions pour la langoustine ? Ça ne va pas du tout. Je me vois dans l'obligation d'ajouter un signe à la table zodiacale :

LE BERNARD L'ERMITE

Travail : l'isolement vous pèse. Si vous croyez que c'est comme ça que vous trouverez du boulot, fainéant !

Amour : sortez de votre coquille, prenez l'air, allez à la plage. Vous y rencontrerez peut-être une bernique compréhensive…

Santé : mangez des bigorneaux, c'est plein de calcium.

09 mars 2006

MALEVITCH BLUES

Illustration de droite - D'après Loustal


Kasimir Malévitch - Carré noir sur fond blanc






Cette nouvelle a fait l'objet d'un jeu d'écriture à quatre mains avec mon complice P.G



Il est deux heures de l'après-midi. Sergueï a noué son pull autour des épaules et ajusté son téléphone portable à la ceinture. Il attrape le sac de sport qu'il porte en bandoulière. Je m'habille en vitesse et avant de refermer la porte à clé, je jette un regard vers le lit, les draps en désordre, les bouteilles vides devant la fenêtre, le fauteuil cramoisi, cette chambre d’hôtel avec vue sur le golfe de Finlande.
Je suis arrivée à Saint-Pétersbourg hier soir. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite quand il s'est avancé vers moi dans le hall de l'aéroport. Il y avait une vingtaine d’années que nous nous étions quittés. Je n’avais pourtant jamais oublié ses petites manies de l’époque : inventer des mots, écouter Dizzy Gillespie, boire des bloody Mary. Il parlait couramment le français et l’anglais, était passionné de la littérature et rêvait de belles voitures. En fait, il n'avait qu'une vieille Ford d'occasion dans laquelle nous faisions des virées mémorables le soir dans Paris. Il me disait souvent : «Tu ne devrais pas te ronger les ongles !».
On s’est perdu de vue sans même s’en rendre compte. Nous nous sommes écrit pendant un an. Puis les lettres se sont espacées et progressivement notre correspondance a pris fin. J'ai mis soigneusement dans une enveloppe ses photos, ses lettres, quelques souvenirs. Et j’ai fini par égarer l’enveloppe au cours d’un déménagement.
Sergueï, que je croyais ne jamais revoir après toutes ces années, avait laissé une trace sur Internet en signant un article sur le site de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Le mois dernier, j'ai envoyé un court message sur le mail de l'Institut à son intention : « Pour les besoins d’une traduction, je suis tombée par hasard sur votre article. Est-ce bien vous ? Aimez-vous toujours les bloody Mary ? Avez-vous désormais une belle voiture ? Je serai à Pétersbourg dans une semaine pour un congrès». Et je signais : « Celle qui ronge toujours ses ongles ».
Quand j’avais relu mon mail, je l’avais trouvé pathétique, un peu comme ces messages que l’on trouve de temps en temps dans Libé - « Vous étiez sur la ligne 12, un blouson noir, en train d’écouter de la musique. J’étais assis en face de vous… » ou « nous nous sommes croisés au vernissage de la galerie Axiom. Vous étiez accompagnée. Nous nous sommes retournés l’un l’autre. Vous m’avez souri. Je ne peux oublier votre visage…». Trop tard, mon message était parti et il avait répondu : « Gagné ! C'est bien moi. Quand et à quelle heure arrives-tu ? Je viendrai te chercher à l'aéroport ».
Vingt années rattrapées par un double clic. Mon passé sans lui, dans le même instant, aussi effacé. Je l’avais rejoint. J’avais aussi fui cette vie monotone avec Paul, mon mari. L’idée de partir m’avait hanté depuis quelques mois. Nous n’avions plus rien à nous dire. Asphyxie du couple, j’avais lu ce syndrome des temps modernes dans « Elle » et nos deux enfants n’avaient pas suffi à insuffler l’oxygène nécessaire pour continuer ensemble, pour me permettre de vivre dans son sillage de publicitaire égocentrique. Mon boulot de traductrice, s’il m’avait permis d’élever à domicile nos deux fils m’avait à la longue enfermée dans ce superbe duplex derrière Montmartre, pas très loin du square de Clignancourt où je n’emmenais plus les enfants jouer. Plus question à leurs âges, quatorze et douze ans, de pousser le portail en ferraille, de rejoindre le banc devant le bac à sable ou celui du côté des balançoires. Plus question de leur faire quitter leurs maudits jeux vidéos. Difficile aussi de leur adresser des reproches. Ils m’avaient trop vue passer de longues heures devant l’écran de mon ordinateur. Je porte ma part de responsabilité. Je l’assume… Enfin, non, puisque j’ai choisi un autre jeu. Le jeu du je. Ce double clic avait suffi pour me donner l’occasion de claquer la porte de l’appartement.
« J’arriverai samedi prochain à 21 heures 35 par le vol AF 2898 ». Voilà le message que j’avais envoyé à mon ami russe. Oui, j’avais claqué la porte de l’appartement, laissé mes deux idiots de fils livrés à leur "playstation" et mon mari à ses campagnes publicitaires. Le cœur d’autant plus léger que tout cela était un scénario de pure fiction que j’avais mis au point en cas de nécessité.
A l’aéroport, Sergueï s’était avancé vers moi les yeux aux aguets. On s’était serré dans les bras comme deux vieux copains, il avait empoigné mon sac à roulettes et il m’avait entraîné vers un taxi.
- J’ai retenu une table au restaurant rue Sadovaïa, ça te va ? Tu connais ?
- Oui, sans doute, je n'y suis allée qu’une fois, pour un week-end en plein hiver. C’était encore Leningrad. J’étais avec mon mari et des amis.
- Ah bon ! Il y a un mari ?
Et je m’étais mise à raconter - en abrégeant - mon histoire préfabriquée d’un air détaché. Les deux fils ? Au dernier moment, je les avais liquidés. Traîner ces deux boulets qui, en calculant bien, seraient encore en âge d’avoir besoin d’une mère, c’était s’embarquer dans un roman ingérable. Le couple sans enfants, usure, tromperies, divorce à l’amiable quasiment bouclé, ça tenait la route.
- Tu es libre comme l’air alors ?
- C’est tout comme…
- Ton congrès ?
- En fait c’est plutôt une réunion de spécialistes de la poésie pré-soviétique. Je travaille en ce moment pour un éditeur qui se passionne pour le sujet..
- Il y a un marché en France ?
- Faut croire...
- Dans le temps, t’étais branchée politique ?
- Tu vois, j’ai pris de l’âge.
On avait beaucoup bu, ri et chanté hier soir, l’ambiance était au top, et puis bu encore dans la chambre. Il avait fallu que je m’accroche pour ne pas raconter n’importe quoi, mais j’avais réussi à garder le contrôle. Je pensais avec amusement à mes deux fils tout aussi virtuels que leurs jeux imbéciles. Mère indigne va ! Mon boulot de traductrice de russe ? C’était la seule chose où il y avait une petite parcelle de vérité. La poésie pré-soviétique, c’est ce qui m’était venu à l’idée, comme ça. J’aurais aussi bien pu dire « les érotiques de Tchékhov », mais je crois que là, Sergueï aurait tiqué.
Nous descendons les escaliers de l’hôtel. Je pense à tout ce montage imaginaire - un de plus - et je me mets à rire tout fort.
- Qu’est ce qui t'arrives ? interroge-t-il
- Les vapeurs d’alcool sans doute. Pas encore évacuées…Qu’est-ce qu’on a pu écluser !
- T’es en Russie ma grande, ici on ne carbure pas au tilleul-menthe !
Au bas de l'hôtel, le taxi tarde à arriver. Sergueï allume une cigarette et met son bras autour de mes épaules, comme autrefois.

**********

Amusant de s’être retrouvés, plus exactement, amusant qu’elle m’ait retrouvé. Pour les besoins de ma couverture, il m’avait fallu publier cet article, il y a quatre ans. Je croyais qu’il serait passé inaperçu, juste suffisant pour faire illusion le temps de la mission qui m’avait été confiée. C’était sans compter, désormais, sur les moteurs de recherche et les méga-moteurs aussi performants que nos anciens agents du KGB. Ils traquent, croisent et détectent le moindre écrit, identifient le moindre événement, ressuscitent d’anciens visages. L’anonymat n’est plus de mise.
Quand elle m’avait révélé la manière dont elle m’avait retrouvé, j’avais eu recours au même stratagème. Mais à croire que les traducteurs doivent toujours rester dans l’ombre des écrivains, des réalisateurs, des metteurs en scène, je n’avais trouvé que des homonymes. L’une d’elles avait écrit un recueil de recettes de cuisine. Aucun rapport avec la poésie pré-soviétique. "Fantaisie culinaire", ça aurait d’ailleurs mal collé à la vie incroyablement monotone qu’elle m’avait décrite. Pour autant, j’avais demandé à Igor, mon collègue, de faire des recherches plus approfondies.
- Pas d’enfant ?
- Non… Jamais… eu … l’envie.
Elle avait hésité avant de me répondre. J’avais cru sur l’instant qu’elle allait presque me donner leurs prénoms mais elle s’était ravisée. J’avais mis cette hésitation sur le compte du regret, de la perte d’une chance, d’une possibilité, enfin de quelque chose qui n’aurait pas fonctionné, à un moment. Je n’avais pas insisté. Pas d’enfant, un couple qui part en brioche, des amants. Le parfait stéréotype de la vie occidentale bourgeoise et capitaliste. Celui contre lequel les camarades de la propagande nous avaient toujours mis en garde.
Hier soir au bar avant le dîner, j’avais engagé un drôle de petit jeu. A sa question : «Pourquoi ris-tu ?», j’avais lâché :
- Juste une pensée.
- Laquelle ? Dis !
- Nous n’aurions jamais du nous quitter.
Oui, j’avais éclaté de rire et je crois qu’elle m’avait cru, la troisième tournée de bloody Mary avait été aussi mon alliée. J’avais pu constater qu’elle continuait d’encaisser l’alcool aussi bien qu’autrefois et une fois que nous nous sommes retrouvés dans sa chambre, j’ai aussi pu rapidement vérifier qu’elle n’avait pas non plus perdu son savoir-faire au lit. Un bon coup, c’était d’ailleurs ce qui m’avait incité à lui répondre. Car j’aurais pu, il est vrai, écrire que je n’aimais pas les filles qui se rongent les ongles. Ou ne pas répondre du tout. Mais voilà, j’aime toujours les bloody Mary et avant toute chose, les filles qui savent être inventives et sans tabous dans la baise.
Pour être honnête, il n’y a pas que cela. Sarah, c’est une période-clé de ma vie : Paris, début des années 1980 ; le premier septennat de Mitterrand ; elle étudiante aux Langues O, moi en lettres à la Sorbonne, doté d’une bourse confortable de l’Etat soviétique. La belle vie ! Je me sentais pousser des ailes. J’avais écrit un roman noir dans le plus pur style célinien et je l’avais envoyé chez Gallimard. En toute simplicité. Le directeur éditorial lui-même, m’avait répondu que mon roman était intéressant, mais qu’il n’y aurait que dix lecteurs… J’avais considéré que c’était un encouragement. Sarah, elle, haïssait Céline pour l’homme qu’il avait été et militait avec la bande de Jack Lang. Par son intermédiaire, je m’étais fait un très bon ami aux affaires culturelles internationales. Tout a commencé comme ça… A mon retour en URSS, j’ai été contacté et recruté. J’allais enfin vivre les romans noirs que j’avais continué à écrire et qui s’accumulaient dans mes tiroirs.
Qu’est-ce qui m’a donc pris de lui dire : « Nous n’aurions jamais dû nous quitter » ? La nostalgie de cette époque insouciante, d’un Paris où je me sentais comme chez moi ? Lorsqu’elle m’a posé des questions sur l’Institut Français, j’ai improvisé. De toute façon, elle n’a pas approfondi, elle n’a jamais été du genre inquisiteur. Elle a dû retenir que je donnais des cours à des étudiants francophones et en a déduit que j’avais pas mal de temps libre. J’ai glissé dans la conversation que j’avais un appartement de célibataire assez loin du centre pour parer à son désir éventuel d’y venir... Elle ne va sûrement plus me lâcher, je vais lui servir à la fois d’escort boy et de guide culturel.
« Quel malheur d’habiter la ville du monde la plus abstraite et la plus préméditée », écrivait Dostoïevski… Pierre Le Grand et Lénine ont donné leur nom à la ville. Il n’y avait pas hommes plus opposés. Le premier était un despote de deux mètres de haut, le second un petit homme parlant au nom du peuple.
Va pour la visite guidée !
- Taxi ! Déposez-nous à la Strelka, place Pouchkine.

************

Je te laisse jouer au guide Sergueï, mais je connais très bien cette ville. Je l’aime comme j’aime Venise, Barcelone, Istanbul, Hong-Kong. Peut-être en raison de leur aspect théâtral et du sentiment d’y avoir joué avec justesse tous ces rôles que j’ai endossés ces dernières années. Je connais parfaitement Saint-Pétersbourg tout comme l’histoire de cet empire éclaté. Raconte! Après tout je ne suis pour toi qu’une petite traductrice, bourgeoise, mal mariée…
- Sarah, la ville a été construite sur une centaine de petites îles dans le delta de la Néva. Saint-Pétersbourg est un puzzle horizontal d’édifices de styles baroque, rococo et classique que les architectes européens, italiens et français, ont bâti entre le XVIIIe et le début du XIXe siècles.
…Intérieurement, je ne peux m’empêcher de mettre en perspective les propos de Sergueï : Saint-Pétersbourg, Pétersbourg, Pétrograd, Leningrad, tous ces noms pour une même ville qui, en dépit des apparences, est à l’image de ses fondations, une tourbe morcelée dans un cloaque puant et flottant, une inter zone entre les rêves et la réalité. Une inter zone de boue et de marécages auréolés de cette lumière, puissante et pastel à la fois, comme aujourd’hui. Une présomption de grandeur, la foi d’un destin, d’une folie qui serait entretenue jusqu’à la nuit des temps…
- La Strelka est la pointe orientale de l'Ile Vassilievski, c’est l'un des plus beaux panoramas de la ville.
…Des milliers d’hommes sont morts pour bâtir ce port sur la Baltique, cette nouvelle capitale ouverte sur l’Europe supplantant Moscou, l’Asiatique, repliée sur sa tradition. Des milliers de morts avant 1917, des milliers de morts après. Un désastre immense. Le vieux croiseur gris Aurora, immobile devant l’Académie de Marine et ses fantômes insurgés ont ouvert la voie à la guerre civile, à l'installation pour soixante-quinze ans d'un régime cannibale… Comment peux-tu ignorer cela Sergueï ?
- Je te propose la cathédrale Saint Isaac et sa gigantesque coupole dorée, la forteresse Pierre et Paul et le Palais d’Hiver. Tu es d’accord ?
… Le 24 octobre 1917, Lénine, revenu clandestinement d’exil, appelle à l'insurrection. Les révolutionnaires occupent les points stratégiques. L’Aurora, tombé aux mains des mutins remonte la Neva. Dans la nuit, une fois le Palais d'hiver encerclé, on hisse une lanterne rouge au sommet de la Forteresse Pierre et Paul. C'est le signal. Le croiseur tire une salve à blanc. Les insurgés entrent dans le Palais d'Hiver, arrêtent les ministres, violent une partie des femmes qui gardent l'édifice, pillent les caves et se saoulent copieusement. Voilà le début de la "grande" révolution d'Octobre… Un vulgaire coup d’Etat, vite expédié…
- Tu es d’accord ?
… Non bien sûr, je ne suis pas d’accord Sergueï, mais je t’offre mon meilleur sourire. On ne peut pas être d’accord avec cette histoire, avec l’inflexion que Staline, le boucher, lui a donné… Sais-tu ? Bien sûr que tu sais : Chostakovitch a dédié sa 7ème symphonie à Léningrad. Hommage officiellement proclamé à la résistance contre le nazisme et au martyre de ses habitants. Un million de morts, la moitié de la population. Mais le véritable sujet c’est Leningrad mangée de l'intérieur par les purges staliniennes. Le communisme… Cette monstrueuse supercherie…
- Bien sûr. Tu es un guide merveilleux.
- Le Palais d’hiver, six bâtiments qui sont des chefs-d’œuvre et l’un des plus grands musées du monde, l'Ermitage. Tu y verras Rubens, Rembrandt, Poussin, Léonard de Vinci, Raphaël, le Caravage…
… Qu’est ce que tu cherches, Sergueï ? A quel jeu es-tu en train de te livrer ? Avant que je puisse réagir, voilà que tu me fais un par cœur des artistes exposés...
- Les impressionnistes et puis les très grands : Van Gogh, Matisse, Gauguin… Picasso.
…Un par cœur, enfin presque. Pourquoi cette hésitation sur Picasso ? Pourquoi ton silence sur Malevitch. Pourquoi ? Exilé à Leningrad pour délit de modernisme, il y avait laissé des tableaux que le régime soviétique avait soigneusement cachés. Ici est né le fameux carré noir sur fond blanc, tout aussi révolutionnaire que ton diktat du prolétariat. Tout aussi révolutionnaire et même avant-gardiste, puisqu’il date de 1913 . « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création » avait déclaré l’artiste. Et si je te balançais cette citation en réponse à celle de Dostoïevski, qu’est-ce que tu répondrais ?…
- Qu’en penses-tu Sarah ?
…Continue, continue ! Après tes tableaux, vends-moi ta place du Palais, ton cavalier de bronze figé pour l’éternité, ton Amirauté qui veut transpercer le ciel de sa banderille dorée ! Je ne suis pas dupe, cette beauté fatale se délite jour après jour. Les grands travaux commandés par Poutine, l’enfant du pays, pour commémorer en grande pompe le tricentenaire de la ville ne seront en réalité qu’un simple étirage de peau. Une part colossale des crédits d’Etat pour cette rénovation a été purement et simplement volée par des fonctionnaires corrompus…
- Ce que j’en pense ? C’est une collection époustouflante !
… Oui, c’est la pravda, la vérité. Quant aux façades fraîchement repeintes en jaune, vert pâle ou bleu émeraude, ce ne sont que des décors de théâtre. Comme les villages factices que Potemkine faisait dresser sur les voies qu’empruntait la grande Catherine dans la Russie profonde…
- Grâce à la Révolution d’Octobre, le nombre des trésors du musée a considérablement augmenté. Ils se sont enrichis par les collections privées des aristocrates russes. C’est une chance, n’est-ce pas ?
… Une chance… La nouvelle aristocratie maffieuse s’est accaparée les luxueux hôtels particuliers avec gardes du corps armés et berlines aux vitres fumées. Moins inquiétant, mais plus désespéré, l’autre visage de Saint-Pétersbourg se dissimule au fond des cours humides où s’éternisent les détritus. Dans les couloirs, des boîtiers électriques éventrés, des crépis délabrés. « Vous qui rentrez ici, laissez toute espérance »...
- Oui, Sergueï, quelle chance en effet !
… Vies empilées les unes sur les autres au-dessus de puits sans soleil, vies agglutinées dans des appartements communautaires qui ont survécu à l’Etat soviétique… Et loin de la cité-vitrine, de ses colonnes, de ses volutes, de ses statues, les banlieues blafardes hébergent la majorité des cinq millions d’habitants de la ville…
- Sarah, je te sens ailleurs, ça va ?
- Pas de problème, tout va bien je t’assure.

***********

J’avais respecté le programme à la lettre malgré le peu d’empressement qu’elle avait montré. L’Ermitage en finish. Où était la Sarah d’autrefois volubile et enthousiaste ? Que serait-il arrivé si je n’avais pas quitté Paris ? Dire que je pensais être aussi libre que les personnages de mes romans… de mes romans enfermés dans les tiroirs de mon bureau. Mais la liberté ne se conçoit que par l’ignorance de ce qui nous fait agir. Peut être, suis-je, moi-même, enfermé dans un immense tiroir. Le monde ne serait d’ailleurs qu’un immense tiroir, dans lequel le destin cache ses cartes.
Holà ! Pour penser des trucs pareils, c’est que je commence à avoir faim ! J’ai retenu une table dans un vieux restaurant qui sert de la cuisine traditionnelle. Hier, c’était pas mal mais trop occidental à mon goût. Même les vieilles valeurs culinaires se barrent en couille. Alors qu’une bonne portion de viande mijotée et de légumes bouillis. Blatch, voilà la Russie comme je l’aime ! Mais il faudra que je me calme sur les bloody Mary pour être clair demain…Car c’est demain que…
Mi, ré, do, sol, la, la, fa, ré, do, si, la, sol, sol.
- Excuse-moi, Sarah !

***********

… Quelle connerie sa sonnerie de portable ! L'Internationale ! Pour un agent du FSB ! Inconscience ou ironie toute personnelle comme celle de ces soldats russes ivres morts montrant leurs culs au check- point Charlie à Berlin au pire de la guerre froide… «Du passé, faisons table rase !»… «C'est la lutte finale !»… Mais calme-toi et admire la magie de ces nuits blanches. Le soleil refait son faux-fuyant, prend la tangente et ses rayons irradient le ciel d'une sombre clarté. Me voilà au cœur d'un effet de style véritable.
Les dômes, flèches et silhouettes des palais en contre jour élèvent la ville. Chaque pointe semble s'étirer jusqu'à des fils tenus que le grand montreur de marionnettes agiterait. Pourquoi penser à Dieu ? La fatigue de notre nuit blanche ? Elle s'amplifie au fur et à mesure de ce jour qui veut rester et de cette nuit qui ne s'imposera pas. Et dire que ce no man's land lumineux dure cinquante jours ! "Parce que le soleil ne descend pas à plus de neuf degrés au-dessous de l'horizon, sur la ligne imaginaire du soixantième parallèle nord " a précisé Sergueï. Dans six jours, samedi, ce sera l'apothéose, 21 juin, dix-huit heures de lumière…Mais je serai déjà partie ; le travail sera bouclé, du moins je l'espère…
La lumière s'est stabilisée dans un état intermédiaire, elle essaye de recomposer un autre décor, une autre histoire. Carré noir sur fond blanc bien sûr, ça ne pouvait pas échapper à Malevitch. L'agent qui m'a précédé dans cette mission portait précisément ce nom. Il a loupé son coup. Pour lui, tout s'est achevé entre les carrés blancs et l'inox de la morgue, après qu'il ait été retrouvé noyé dans le golfe de Finlande. Une composition plus anonyme et moins conceptuelle que son homonyme.
Moi, j'ai dû renouer, à mon corps défendant, les fils du passé. Il aurait fallu pouvoir détruire tous les ponts derrière soi, question de prudence, question de survie. Trop tard. Je suis en service commandé pour besogne à très haut risque.
J'avais eu un moment de trouble lorsque Vosard, le patron du service des actions spéciales m'avait appelée et demandé avec son tact habituel : « Sarah, vous avez fréquenté dans votre jeunesse… Euh, excusez-moi…lorsque vous étiez étudiante, un certain Sergueï Rasmoninov ? ». « Oui, en effet », m'étais-je contentée de lui répondre. « Qu'est-ce que vous diriez de le retrouver ? ». J'avais relevé le buste et pris un air ironique pour cacher mon malaise : « Je ne savais pas que le service prenait le relais de "Perdu de vue"! ». Il n'avait pas relevé. « Vous l'avez connu n'est-ce pas ? Bien connu ? ». Il avait appuyé sur le "bien". Peut être s'attendait-il à ce que je lui livre des détails inédits même s'il savait tout sur moi et probablement autant sur Sergueï. « On ne peut rien vous cacher, je l'ai bien connu ». J'avais volontairement repris l'adverbe, en pensant à l'une des phrases de Sergueï : « On ne peut connaître un être que de deux manières, lui faire l'amour ou le voir mourir ». « Je crois, Sarah que vous allez le retrouver ». Et quand Voisard, vieux crabe de la DGSE dit « je crois », c'est qu'il en est absolument sûr.
- Excuses-moi, Sarah… C’était Igor, un collègue de l’Institut.
- J’en ai profité pour me remplir les yeux. Regarde les reflets dorés sur la Neva !
- Et si on allait manger quelque chose ?
- Bonne idée, je meurs de faim.
- Au fait, on a un empêchement de dernière minute…Après dîner, Sarah, je ne pourrai pas te raccompagner à ton hôtel.
- Tant pis, c’est partie remise ! Cette nuit, tu sais, il faut que je dorme pour être en forme demain !
- Ah ! ton colloque… La poésie pré-soviétique.
- Oui, c’est quand même pour ça que je suis ici.
- Un peu pour moi aussi ?
- Beaucoup pour toi aussi, Sergueï. Beaucoup…
Sergueï sourit. Le même sourire que celui qu’il avait affiché à Roissy vingt ans plus tôt lorsqu’il m’avait dit : « On se retrouvera un jour ». Il avait passé le portillon, avait oublié de se retourner ou bien s’il l’avait fait, je ne m’en étais pas aperçue, mes yeux trop brouillés par les larmes.
« Il faudra peut être le tuer, Sarah », avait ajouté Vosart. « Alors, pourquoi moi ? ».
« Parce que Sergueï est l’un des meilleurs agents du FSB et que nous avons pensé qu’il oubliera peut être d’être méfiant avec vous ». Peut-être… Ma lucidité m’a toujours sauvée ou joué des tours. « On ne peut connaître un être que de deux manières, lui faire l’amour ou le voir mourir ».
Un flot de pigeons strie le ciel rosâtre. La lumière est en suspension, nos destins aussi. Et dire que d’incorrigibles optimistes ne peuvent s’empêcher de penser que demain, il puisse forcément faire jour… Un taxi surgit opportunément. Sergueï lui a déjà fait signe. Il ralentit, s’arrête et nous montons.

P.G et Nina


Charte des Sites Sans Pub

01 mars 2006

LE PASADENA




Peinture de F. Kuhnen


Une blonde bien en corps, une brune capiteuse ou bien une rousse goûteuse ? Ici on est libre de faire son choix sans arrière-pensées. Le "Pasadena", c'est le bar le plus chouette que je connaisse. Accrochés à une hampe sur la façade vert pomme, deux drapeaux flottent au vent : le gwen ha du et la bannière étoilée.
De tous les cafés de la rue du port, c'est de loin le plus fréquenté. Il y a la personnalité du patron, Loulou, un gars qui a bourlingué et qui a de l'imagination : la preuve, il est allé dénicher sa femme, Shirley, dans un motel de l'autre côté de l'Atlantique, loin là-bas, au nord de la Californie. Shirley, qui a les joues rouges et des ongles de pied peints en violet, rit tout le temps. Elle s'est bien habituée à la Bretagne. Il y a aussi Gaëlle, la jeune serveuse qui court plus vite que son ombre. Elle laisse toujours dans son sillage un suave parfum citronné.
Si vous passez dans le coin, c'est le soir qu'il faut pousser la porte du "Pasadena". Quand les vieux sont rentrés chez eux manger leur soupe à la grimace. Sur le coup de dix heures, toute la jeunesse débarque et je peux vous assurer que la pression monte ! Avec un peu de chance, vous tomberez sur quelques musicos du coin qui font un boeuf, comme ça, pour le plaisir. Loulou et Shirley adorent et pour les remercier, ils leur offrent des tournées. Sur des airs de Little Richard, des couples se mettent parfois à rock'n roller dans la grande coursive qui sépare le bar des banquettes en moleskine similicuir noir. Souvent, il y encore du monde au-delà de l'heure officielle de la fermeture. Les flics ne pipent pas mot ; je crois que Loulou a des amitiés haut placées.
Mais si vous venez au "Pasadena" dans la journée, vous serez surpris. On dirait que ce n'est pas le même bar. Les vieux marins pensionnés occupent les locaux. Et Loulou est aux petits soins. Il faut dire que ce sont les "pensionnés" qui alimentent le fond de roulement du bistrot. En semaine, ils arrivent en deux vagues : la première vers onze heures du matin, la seconde dès seize heures. L'après-midi, le "Pasadena" est totalement à eux, ils s'installent pour jouer à la belote. Parfois, ils parient.
Gaëlle met sur la table une bouteille de rouge Père André, du 12° bien raide et des verres ballons. Chacun se sert à la demande. On parle en breton des cours du poisson, des bateaux qui sont en réparation sur le terre-plein, des accidents, des ragots du port et surtout du temps.
Les retraités essayent d'oublier qu'ils vont bientôt mourir en s'inquiétant de la forme des nuages, de l'anticyclone ou de l'humidité ambiante, et en têtant des Gauloises maïs. De temps en temps, avant le repas, ils se payent un Cassius Clay, mélange local de liqueur de cassis et de Saint-Raphaël. Quand l'un d'eux commande un Vittel Citror, on peut être sûr qu'il vient de se faire sermonner par son médecin.
Je serais intarissable sur ce haut lieu de rencontre d'un port breton que je vous incite à découvrir. Mais la pluie a cessé ; il faut que j'aille mettre mon linge à sécher. Salut !

Nina


Charte des Sites Sans Pub

19 février 2006

AURORE A SAINT-PETERSBOURG

medium_quai_petrovskaia_passants.jpg
Il se penche pour attraper un cigarillo dans la boîte que j'ai laissée hier soir sur la table de nuit et rabat la mèche qui recouvre son front. J'ai la tête embrouillée, le corps douloureux, nous avons trop bu hier soir rue Sadovaïa, et puis après, encore, dans la chambre.
- Hurry up ! Je t'emmène sur les bords de la Neva !
Il est déjà habillé et fouille partout pour trouver un briquet. Je sors du cabinet de toilette enveloppée dans une serviette de bain. Il s'exclame en frottant le bout du nez au creux de mon cou :
- Comme tu sens bon !
Il est deux heures de l'après-midi. Il a revêtu son anorak, ajusté jusqu'aux yeux un bonnet de laine noir ; il attrape le petit sac de sport qu'il porte en bandoulière. Je m'habille en vitesse, il m'aide à enfiler mon manteau. Je jette un regard vers le lit, les draps en désordre, une bouteille vide devant la fenêtre, le vieux fauteuil cramoisi, cette chambre avec vue sur le golfe de Finlande.
Je suis arrivée à Saint-Petersbourg hier soir. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite lorsqu'il s'est avancé vers moi dans le hall de l'aéroport.

Il y avait quinze ans que nous nous étions quittés. Treize ans que je m'efforçais de le rayer de mon histoire. Nous sommes connus lorsque nous étions étudiants. Il aimait inventer des mots, écouter Dizain Gillespie, boire des milk-shakes et ne supportait pas les cravates. Il jouait Bartok au violon, était passionné d'histoire, parlait très bien anglais et rêvait de belles voitures. En fait, il n'avait qu'une vieille Ford d'occasion. Il avait vingt-deux ans, moi tout juste vingt. Dans cette ville universitaire où je me trouvais loin de ma famille, il m'invitait souvent chez lui le dimanche. Sa mère était chaleureuse, elle disait qu'elle m'aimait beaucoup. Le père, souvent absent, parlait peu mais faisait preuve d' un humour subtil. Je crois que j'étais tombée amoureuse de la famille toute entière. Je me souviens de la beauté de ses deux jeunes sœurs, de grandes filles heureuses aux cheveux raides et blonds comme du lin. Quand nous nous promenions, il s'arrêtait soudain et disait : "Tu as de jolies petites mains", nous allions au bowling, nous dansions des slows joue contre joue, il murmurait dans mon oreille des choses délicieuses, je tremblais de perdre un jour cet amour.
A la fin de l'année universitaire, son père eût son changement et la famille déménagea à l'étranger. Nous nous sommes écrit pendant plus d'une année, mais le temps passait et il n'y avait plus aucun espoir de se retrouver. J'ai rencontré un autre garçon, les lettres se sont espacées et progressivement notre correspondance a pris fin. Je me suis mariée. J'ai gardé dans une enveloppe ses photos, ses lettres, quelques souvenirs. J'ai soigneusement déposé l'enveloppe dans un endroit secret. J'ai fait tous les efforts possibles pour ne plus chercher à savoir ce qu'il était devenu.
Le mois dernier, consultant Internet en vue d'un prochain reportage en Russie, je suis tombée sur un article émanant de l'Institut Français de Saint-Petersbourg. Il était signé du nom et du prénom de mon amour de jeunesse. C'était lui. Sûrement. Peut-être... ? Pourquoi pas... ? J'ai hésité quelques heures et, comme on jette une bouteille à la mer, j'ai envoyé un court message sur le mail de l'Institut français à son intention: "Est-ce vous ? Jouez-vous toujours Bartok au violon ? Avez-vous désormais une belle voiture ? Etes-vous toujours allergique aux cravates ? Je serai à Pétersbourg dans quinze jours". Et je signais : "Celle qui avait de jolies petites mains". La réponse arriva le soir même. "C'est bien moi. Quand et à quelle heure arrives-tu ? Je viendrai te chercher à l'aéroport. Je t'attends".

Dans l'aurore crépusculaire, nous montons dans un taxi, il glisse sa main dans la mienne et pose sa tête sur mon épaule ; je retrouve l'odeur de la nuit, la chaleur de cette peau que je n'avais jamais oubliée. Nous nous taisons. Le taxi pénètre dans la ville. Le long des immenses avenues, la lumière de l'hiver rend les palais baroques glacés. Le chauffeur nous dépose sur l'île Vassilievski, devant l'Académie des Beaux-Arts. Le vent de la mer projette la neige en rafales, je tremble. Il enlève son écharpe et la noue, bien serrée par-dessus le capuchon de mon manteau. Il me tapote le visage en souriant.
- Maintenant, le vent ne rentrera plus.
Nous nous accoudons côte à côte sur la rambarde de pierre devant le fleuve transi, son regard se perd sur l'autre rive, j'écoute sa voix aux inflexions chantantes. Il allume une cigarette, met son bras autour de mes épaules et nous nous mettons à marcher. La ville s'anime, les rafales de vent ont cessé, mais il neige toujours. J'ai l'impression de flotter : cette ville abstraite, décor en trompe l'œil où les palais, la Neva et ses quais de granit sont esquissés d'un trait léger et pâle, cet homme retrouvé, la passion ancienne intacte. Au loin l'Amirauté dresse sa banderille dorée vers les nuages. Nous longeons l'Ecole Navale Nakhimov devant laquelle est amarré le vieux croiseur gris "Aurore". Une famille emmitouflée nous demande de la photographier devant le vaisseau. Ils sont venus de Géorgie par l'avion déglingué de l'Aéroflot pour vendre des légumes. Ils en profitent pour visiter la ville. Je regarde le croiseur figé, la passerelle et à l'avant, dérisoire, le modeste canon qui a menacé le Palais d'Hiver en 1917, là où le sort du monde fut scellé pour huit décennies. La ville est aussi immobile que la statue équestre de Pierre Le Grand fixée sur un bloc de granit pour l'éternité.
Nous pressons le pas pour nous engouffrer dans la première station de métro. Il me raconte le départ de Lénine de son exil suisse, l'arrivée à Petersbourg, le discours de la gare de Finlande, le bouquet de roses rouges, la voiture blindée, l'insurrection du 24 octobre.
Nous sortons près de Ligovski Prospect et longeons la façade de la grande salle de concert Oktiobriski. Il m'a pris par la main, je regarde ses lèvres d'où s'échappe une buée légère. Il m'entraîne dans le hall. Un orchestre répète, nous pénétrons dans la salle de concert et nous nous asseyons dans l'ombre du dernier rang. Soudain la salle se fait silencieuse, la pause pour les musiciens. "Chostakovitch, murmure mon compagnon, a composé cette symphonie dédiée à Petersbourg durant l'été 1941, un mois après l'invasion de l'Union Soviétique par l'Allemagne. Le sujet de cette septième symphonie a été présenté officiellement comme la résistance de la ville au nazisme. Mais dans ses mémoires Chostakovitch a rétabli la vérité : son oeuvre n'est pas dédiée à Leningrad sous le siège, mais à Leningrad détruite de l'intérieur par les purges staliniennes, Hitler n'ayant fait que finir le travail, en somme". Ses yeux s'embuent, il chuchote : "Tout ce gâchis, tout ce temps perdu...". Je sens un grand soupir soulever sa poitrine. Mes yeux l'interrogent. Il regarde droit devant lui et me demande : "Est-ce que tu viendras encore ce soir avec moi dans la chambre sur les bords du golfe de Finlande ?". Je prends sa main et la serre très fort.

Nina


Charte des Sites Sans Pub

04 février 2006

BELLA VISTA

Texte sous contrainte. Le jeu consistait à imaginer un texte contenant les mots suivants tirés au hasard :
Orpailleur, bleu, grâce, elliptique, s'aligner, courir, éblouie, mélodramatique, cour, avion.
J'ai créé cette poésie en hommage au grand poète chilien Pablo Neruda.

medium_bella_vista.5.jpg


Les souvenirs remontent,
bulles en désordre.
Une image en appelle une autre,
comme dans la comptine :
cheval de course, course à pied,
pied-à-terre, Terre de feu...
Trier les alluvions du torrent
pour en extraire les pépites ;
tel l'orpailleur
en garder la quintessence,
l'enfance.

Enfance dans le pays disparu,
étroit couloir de terre
entre océan et plateaux.
Notre maison sur les hauteurs
sentait le jasmin
et la fleur d'oranger.
Les planchers craquaient.
Un lit bleu où je m'endormais
sous la protection de l'hibiscus
qui venait caresser le balcon.
La grâce de ma mère
dont les baisers grimpaient
le long de ma peau.
Les soirées brûlantes
quand un soleil elliptique
rouge sang
versait un feu fugitif
dans le Pacifique.
Le funiculaire pour descendre
à l'école.
Devant la porte,
il fallait s'aligner en silence,
se tenir droit derrière le pupitre,
compter, être sage.
Je dévorais les livres,
inventais des mots tordus,
je riais aux mésanges,
je voulais décrocher la prune.
A la campagne,
les jours de fête,
dans la nuit ouverte
aux flancs de l'été,
je regardais éblouie,
les femmes aux cheveux de charbon
danser la cueca.
Corps dans l'éclat de lune,
mélodramatiques,
pieds qui volaient
dans la cour de l'hacienda.

Racines arrachées,
pays perdu dont les lambeaux.
se sont éparpillés
au-dessus de l'océan,
dans le sillage d'un avion.
Cette terre où je suis née
commande toujours en moi.
Les souvenirs remontent,
bulles en désordre...

Nina


Charte des Sites Sans Pub

30 janvier 2006

PETIT ATELIER D'ECRITURE

Voici quelques textes d'amis créés à partir de la consigne : écrivez une "biographie pour rire", un texte court à la première personne commençant par "je m'appelle" dans lequel doivent figurer les cinq expressions suivantes :
-Photographier le temps.
-A la folie.
-Beaucoup de bruit pour rien.
-Il était une fois dans la ville de Blois.
-Probablement rien à voir.


MILOU par Michèle

Je m'appelle Milou, quel drôle de nom me direz vous ? Sans doute pensez-vous chien, pas du tout. Je n'ai probablement rien à voir avec cet animal qui, si souvent fait du bruit pour rien. Non, décidément non, rien à voir : je passe mon temps à photographier le temps, le temps à la folie, c'est mon passe-temps, c'est ma vie. D'ailleurs, il était une fois à Blois une statue, probablement représentant François. Il me semblait avoir avec lui ce dialogue hors du temps, hors des mots, surtout hors des aboiements qui évoquent mon prénom. Je suis décidément mal nommé, Milou à vie !

MARIE-EMILIE par Jean-Pierre

Je m'appelle Marie-Emilie mais on m'appelle Robert, j'ai jamais compris pourquoi. Déjà, lorsque j'étais toute petite, marraine me serinait avec ses comptines : "Viens mon bonhomme, je vais te raconter une histoire ! " Pourquoi "mon bonhomme" ? Je sais bien, moi, que je suis une fille. Et c'était toujours la même rengaine. "Il était une fois dans la ville de Blois un marchand de bois qui vendait du bois, il se dit, ma foi, c'est la première fois et la dernière fois que je vends du bois dans la ville de Blois". C'est intelligent, hein !
C'est vrai qu'elle était con, mais dans le fond elle était gentille. A un anniversaire elle m'avait donné un Kodak. Je mitraillais tout ce qui passait à ma portée, tout ce que je voyais, et même ce que je ne voyais pas.
- Robert, arrête de photographier n'importe quoi !" disait ma mère.
- J'aime bien photographier le temps" ai-je répondu.
C'est là qu'ils ont commencé à me regarder avec un drôle d'air. Ça n'a probablement rien à voir, mais c'est peu de temps après qu'on m'a conduit à l'institution. Y avait un tas de gens, des docteurs, qu'ont pas arrêté de parler. De sexe et de photographie. Tout ça pour des photos du temps, du ciel, du vide...C'était vraiment beaucoup de bruit pour rien. Ils ont dit qu'avec mes idées de toujours vouloir mettre une robe, j'étais sur le chemin qui mène à la folie.
- J'm'en fous, j'les emmerde et tout c'que j'veux c'est qu'on me laisse m'habiller en fille et qu'ils arrêtent de m'appeler Robert.

FRANCOISE par Françoise C.

Je m'appelle Françoise. Parfois je me dis que mon prénom n'a probablement rien à voir avec ce que je suis vraiment. Françoise, Françoise ; toutes les filles de mon âge s'appellent Françoise. A la Libération, on aimait la patrie à la folie, c'est pour ça que je porte ce prénom... Pendant toute ma scolarité, il y avait au moins quatre ou cinq "Françoise" dans ma classe.
Moi, j'aurais aimé quelque chose de plus imaginatif, de moins passe-partout. J'aurais aimé par exemple m'appeler May, comme ma mère le souhaitait. Elle voulait me donner ce prénom en hommage à l'actrice américaine May West. Oui, décidemment j'aurais aimé ce prénom qui en plus, avait une connotation printanière, un petit air joyeux, un éclat de soleil. Je crois que mon caractère en aurait été changé : plus heureux, plus serein, plus futile.
Mais inutile de revenir en arrière, d'imaginer un album de famille rempli de portraits de la petite May avec ses joues rondes et ses tresses blondes. Personne n'a pu photographier le temps heureux de la petite May puisqu'elle n'a pas existé.
Il y a Françoise, sérieuse comme son prénom. Classique, rangée, méthodique. Femme de devoir, femme de tête, femme d'autorité. Comme c'est triste !
Et puis, zut ! Vous pensez sûrement que je fais beaucoup de bruit pour rien. Vous avez raison ! Je ne vais pas pleurnicher, il y en a bien d'autres qui auraient voulu un autre prénom, un autre caractère. Les exemples pullulent. Relisez vos classiques : "Il était un jour dans la ville de Tours, une jeune fille qui s'appelait Amour". Un vrai calvaire ; vous imaginez les quolibets à l'école ! Elle aurait aimé que ses parents la prénomment Michèle ou bien Andrée, quelque chose dans ce genre. "Il était une fois dans la ville de Blois, un jeune homme qui s'appelait Eloi". Lui, c'était le bouquet ! Il ne se passait pas un jour sans que quelqu'un lui chantonne les "Trois orfèvres". Vous imaginez l'enfer ! Lui, eh bien ! Il aurait voulu s'appeler François. Comme quoi, cré nom de Dieu, on n'est jamais content !

NICOLAS par Marie-Christine

- Je m'appelle Nicolas, me dit l'homme au téléphone. J'ai lu votre petite annonce à la boulangerie qui dit que vous cherchez un jardinier."
En effet, nous cherchions alors un jardinier ; c'était l'automne, et nous n'avions l'une et l'autre ni le temps ni le talent pour tailler le verger qui s'étirait un peu fouillis derrière notre maison. C'était un lundi en fin d'après midi. L'oeil sur l'objectif collé à une fleur d'aster Valérie était en train de photographier.
- Le temps est chaud !".
Valérie sursauta à la voix de Nicolas qui venait se présenter.
- Vous savez, chuis Picard d'adoption. C'est pas du jus de betterave qu'j'ai dans les veines ; chuis parisien, un vrai de vrai né à la Folie Méricourt dans le 11ème. Connaissez ?"
Et c'est ainsi que Valérie rata une photo et que nous fîmes connaissance avec notre homme. Il fit l'affaire, et à partir de ce jour entretint notre jardin avec application.
Cet automne là nous gratifia d'un temps particulièrement pluvieux, tempétueux, et imprévisible. Un temps de circonstance pour une saison préélectorale. Quelques candidats en course pour la mairie. Le sortant : une cynique figure prise entre deux procès et trois thés dansants. Quelques prétendants auréolés de rumeurs avant que de s'être déclarés. Et un outsider énigmatique qui se prétendait honnête et qui ne promettait rien de plus qu'une gestion rigoureuse. Mais son discours trop lisse et son joli visage suscitèrent les débats. Les sceptiques pensaient "Beaucoup de bruit pour rien". Mais très vite les platanes du village furent recouverts d'affiches :
"Il était une fois dans la ville de Blois
Un gay maire inspiré ; le régent le nomma
Ministre de la joie. Et en moins de deux mois
Dans l'horreur du stupre le pays s'enfonça".
- Quelle affaire, quelle affaire !" nous confia Nicolas.
- Quelle affaire ?" répondis-je étonnée.
- Quoi, vous n'êtes pas au courant ? Vous n'avez pas vu qu'ils ont tronçonné tous les platanes de la place du 8 mai ? Ras la moquette. Remarquez, du vrai boulot de pro.
- Non, pas vu.
- On annonce un hiver rigoureux, avec des - 15°C prévus pour Noël" enchaîna Valérie.
- Bah ! c'est pas grave, on vient de rentrer du bois, pour bien plus d'un hiver. Mais cela n'a probablement rien à voir.

FRANCOISE par Françoise P.

Je m'appelle Françoise et je me heurte à un obstacle insurmontable devant ma grille de mots croisés du Monde. C'est ma deuxième tentative infructueuse.
J'ai besoin de faire diversion. Photographier le temps en fixant le ciel à travers la fenêtre ne provoque pas l'étincelle. Je laisse mon esprit vagabonder au gré de ses idées, au fil des nuages, mais il n'y a probablement rien à voir car je reste sans réponse.
Je ne voudrais pas abandonner, ce serait un échec... toujours dur à surmonter un échec. Est-ce que je dois me taper la tête contre les murs pour sortir les mots de mon cerveau embrumé ? Ce serait beaucoup de bruit pour rien.
Voici une petite heure de mon week-end au demeurant paisible, en contraste avec mes semaines qui, depuis mon retour de vacances ont sombré dans la débilité : à nouveau, nous vivons une restructuration, avec toutes ses conséquences... c'est l'histoire de ma vie. Devrais-je avoir recours à la folie pour tenir le coup ? Comment s'évader ? (C'est là que j'ai laissé passer une semaine - mais non, quinze jours, car il y a eu le référendum - avant de reprendre le crayon). Et en parlant de référendum, il était une fois dans la ville de Blois, un maire qui ne prête ni au rêve, ni à l'évasion, et une cousine germaine dont je n'ai plus de nouvelles depuis un certain temps, mais elle ne me faisait pas rêver non plus.
Alors je suis têtue et je rêve d'Irlande malgré les encouragements très mitigés de mes amis. J'aime la verdure et le soleil : je ne trouverai pas les deux en Irlande, mais je veux retourner en Irlande où je suis allée quand j'avais quatorze ans.
Une idée fixe, ça rend service.

HECTOR par Jean-Michel

Je m'appelle Hector. Il était une fois dans la ville de Blois une fille que j'aimais à la folie. Afin de photographier le temps, je la faisais poser chaque saison sous les arbres devant la cathédrale. Pour moi, c'était formidable, pour les autres il n'y avait probablement rien à voir, aussi lorsque la foule se pressait autour de nous, chacun convenait que c'était finalement beaucoup de bruit pour rien...

Toutes les notes