29 avril 2006
LE CARNET NOIR

Merci à l'auteur de la photo, Jo Irisson.
C'est l'heure entre chien et loup où Marie, après le dîner, quitte la maison bruissante des rires d'enfants, pour descendre à pied vers le port où elle aime flâner le long des quais silencieux. Court moment de solitude qu'elle s'octroie chaque soir durant ces vacances de Noël, passées comme chaque année dans la villa familiale de Normandie, loin de l'agitation de Paris. Le clapot des vagues chante à ses oreilles ; au loin, elle entend le moteur d'un bateau qui s'éloigne. Des chants lui parviennent, ils s'échappent de la porte ouverte d'un café perché là-haut sur le rempart et dont on aperçoit quelques décorations lumineuses. Marie guette le moment prodigieux où tous les phares de la côte s'allumeront comme autant d'astres dont la lumière serait tombée brusquement sur la terre. Elle hume avec délice l'air vif qui charrie des odeurs d'algues et s'avance avec précaution sur le passage glissant, jouant à mettre ses pas, un à un, bien au milieu des pierres comme dans les marelles de son enfance. Le paradis, l'enfer... Elle marche à la manière d'une danseuse sur la pointe des pieds, le buste légèrement penché en avant, lorsque son regard s'arrête sur un objet posé à côté d'un anneau de fer rouillé qui sert à amarrer les bateaux. Elle s'approche, s'accroupit et ramasse un épais carnet. Sa couverture en carton noir est imbibée d'eau et les pages, humides, sont collées l'une à l'autre. Il lui est impossible d'en distinguer le contenu car la nuit est maintenant tombée et le lampadaire le plus proche se trouve à une cinquantaine de mètres. Marie cache sa trouvaille au fond de la poche de son duffle-coat et rebrousse chemin. Elle se sent coupable. Elle aurait dû laisser le carnet là , sur le quai. Peut-être son propriétaire serait revenu le chercher ? Mais s'il pleut encore cette nuit, ce qui est fort probable, dans quel état le retrouverait-on ? Elle a honte, mais c'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle veut sache ce qu'il contient.
Elle remonte les dizaines de marches taillées dans la falaise, puis emprunte le sentier de la corniche qui mène jusqu'à la maison. Elle se réjouit à l'avance de retrouver son mari, ses enfants, les cousins. Comme chaque soir, ils se livrent avec jubilation à d'interminables parties de jeu du dictionnaire devant la cheminée.
Avant de pénétrer sous le porche de la villa, elle se retourne vers le port en contre-bas, tout petit, semblable à une maquette. Une journée paisible d'hiver s'achève. Aussi paisible, se dit-elle, que celle de ce jour de décembre, il y a tout juste trois ans, où rien n'aurait laissé supposer le drame qui allait survenir le lendemain dans cette même petite ville normande.
Ce fait divers tragique qui avait bouleversé toute la France était inimaginable. On en connaissait les circonstances, mais les mobiles demeuraient totalement mystérieux. Voici les faits. Le matin de son mariage, alors qu'il se préparait pour la cérémonie, un jeune homme de cette ville avait reçu une lettre. A peine l'avait-il décachetée et lue, qu'il s'était précipité jusqu'à son bateau qui était amarré au quai. On supposait qu'il y était entré pour se saisir d'une arme à feu car il s'était ensuite rendu à l'église et au beau milieu de la messe de mariage, il avait tiré sur la jeune mariée puis sur l'assemblée des invités. Dans la confusion générale - il y avait eu sept morts - il avait réussi à s'enfuir sur son bateau qui avait pris le large aussitôt. Malgré des recherches minutieuses sur tout le littoral français et britannique, on avait complètement perdu la trace du jeune homme et de son embarcation. Mais étrangement, depuis cette disparition, des indices ne cessaient d'être régulièrement retrouvés : le radeau de survie près des côtes anglaises, un carnet de chèque sur une plage du Cotentin, un sac de voyage ramené dans le chalut d'un pêcheur, une carte d'identité dans un port. Une histoire de fous, se souvient Marie. L'énigme était encore totale à ce jour et l'enquête judiciaire suivait du reste toujours son cours.
Marie jette un dernier regard vers la mer et pousse la porte de la villa. Elle allume le plafonnier du couloir, sort le carnet noir de sa poche et l'examine attentivement. Il est trempé. Elle sait bien qu'elle devrait le faire sécher toute la nuit sur un radiateur, attendre demain matin, prendre patience. Alors les pages se détacheraient tout naturellement et elle pourrait les consulter facilement. Mais la curiosité est trop forte. Fiévreusement, elle tente de décoller les pages les unes après les autres au risque de les déchirer. C'est d'ailleurs ce qui arrive et Marie enrage. Elle monte précipitamment dans sa chambre, s'assoit sur le lit et décrypte ce qu'il reste de lisible dans les pages malmenées. Bribes de phrases, pèle-mêle ; étrange puzzle pour une inquiétante histoire que Marie réinvente à son tour à la lecture de qu'il reste des mots qu'un inconnu a consignés là, sur ce carnet venu d'on se sait où.
"Amour du diable..." . " Dans une église désaffectée... ". "Aimer à corps perdu..." On entend parfois la cloche sonner et la mariée rire aux éclats...". "Comme un monstre sans corps..." . .. "Nous nous réveillons d'un long voyage..." . "Plus tard quand je serai marié...". "Pullulement d'oiseaux noirs, enchevêtrement d'ailes...". "Ces dernières chaînes..." . "Un arbre arraché" . "Il y a des hommes qui s'affaissent..." . "Battement noir des secondes dans le vide du temps..." . "Condamné à chercher sa vérité dans les mots...". "La poésie du sordide...". "Cruauté...". "Tu panseras seul tes plaies..." . "Sépulcral naufrage..." ...
Nina
Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture ALEPH animé par l'écrivaine Isabelle Rossignol.
Thème : écrire à l'aide d'un synopsis.
Consignes : "vous disposez de cinq phrases numérotées de 1 à 5 :
1. Dans un port, une femme trouve un carnet.
2. Elle reprend sa route.
3. A un moment précis de son trajet, elle retrouve la mémoire d'un événement ancien.
4. Ailleurs, quelqu'un décachette une lettre.
5. Dans une église désaffectée, on entend parfois la cloche sonner.
En résonance à chacune de ces phrases, vous écrirez pendant cinq minutes pour inventer une scène complète -telle que vous l'imaginez à partir de chaque phrase : mots, idées, bribes, esquisse, images..., tout ce qui vient, en vrac. (Exemple: Un homme marche dans la rue. Un homme: quel homme ? son aspect ? son âge ? etc. Marche: comment ? pourquoi ? etc. La rue: quelle rue ? etc. Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?...)
Vous écrivez donc 5 x 5 minutes, soit 25 minutes. Et là, vous en avez fini avec le 1er temps.
Second temps : les 5 phrases qui vous ont été proposées suggéraient le synopsis d'une certaine histoire. Maintenant que vous avez écrit à partir de ces 5 phrases, vous avez sans doute l'idée d'une histoire légèrement différente : la vôtre.
Quel serait votre synopsis ? Ecrivez-le à votre tour en quelques phrases qui s'écarteront forcément du synopsis initial. A partir de ce nouveau synopsis et de vos "notes", écrivez le récit complet que vous imaginez".
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ECRIRE A PARTIR D'UNE PHOTOGRAPHIE
Dans un ouvrage sur la photographie : La chambre claire (Cahiers du cinéma, Gallimard), Roland Barthes analyse les relations qu'il entretient avec les photos en général et des photos en particulier, prises par quelques uns des plus grands photographes connus.
Il s'aperçoit que certains clichés l'intéressent par leur sujet, les informations qu'ils lui apportent, mais qu'ils ne l'émeuvent pas, alors que d'autres le "poignent". Il écrit notamment : "Je feuilletais une revue illustrée. Une photo m'arrêta. Rien de bien extraordinaire : la banalité (photographique) d'une insurrection au Nicaragua : rue en ruine, deux soldats casqués patrouillent ; au second plan, passent deux bonnes soeurs. Cette photo me plaisait ? M'intriguait ? Pas même. Simplement elle existait (pour moi). Je compris très vite que son existence (son "aventure") tenait à la coexistence de deux éléments discontinus, hétérogènes en ce qu'ils n'appartenaient pas au même monde (pas besoin d'aller jusqu'au contraste) : les soldats et les bonnes soeurs."
M'inspirant de cette démarche, j'ai feuilleté au hasard livres et magazines. J'ai retenu deux photographies dont le "détail", le "quelque chose" ont provoqué le "petit ébranlement" qu'évoque Barthes.
DANS LA VILLE RAVAGEE

Un décor de béton, de pierre, de ferraille, de lignes téléphoniques et électriques. Les câbles d'une ligne de trolley tissés comme une toile d'araignée au-dessus de la chaussée, une rue très large, des panneaux de signalisation fixés en hauteur à des poternes. Une voiture noire dépourvue de ses roues est à la gauche du cliché, comme si elle était tombée du ciel et qu'elle s'était enfoncée dans l'asphalte. Elle n'a plus de vitres, plus de feux, plus de pare-chocs. Du mobilier urbain brisé, un immeuble au premier plan dont il ne reste plus qu'un squelette de poutrelles métalliques noires. Dans le lointain, la montagne, très haute, couverte de forêts et de villages aux toits rouges éparpillés le long des pentes. Plus loin encore, un col et le ciel, blanc-bleu, éblouissant. Une ville dans une vallée très encaissée. Le silence et cette couleur bleutée, presque douce, qui englobe toute la scène. Une odeur de poussière.
Courant au milieu de la rue très large, un homme et une femme. On ne voit personne d'autre. Ils sont habillés légèrement, c'est l'été. Ils courent vers l'avant, vers moi qui regarde cette photo. Ils vont sortir de la photo et se précipiter sur moi tant ils courent vite.
La femme tient la tête légèrement penchée en arrière, ses cheveux noirs qui volent font une couronne autour de son visage très pâle. Elle est jeune, vingt-cinq ans, pas plus. Elle porte un jean noir et un tee-shirt échancré, noir lui-aussi. Aux pieds, des ballerines en toile blanche. Dans ses bras serrés fort contre sa poitrine, elle tient une volumineuse sacoche qui doit la gêner à chaque enjambée. Le contenu de ce sac est son bien le plus précieux, après sa vie. L'homme et la jeune femme ont accordé leur rythme, fuyant sans terreur mais avec l'ardeur de deux athlètes en pleine course.
L'homme est jeune lui aussi malgré ses tempes grisonnantes, un visage fin, allongé, cuivré. Très légèrement plus grand que la femme, il est vêtu d'un jean bleu et d'une chemisette à manches courtes à rayures. On ne voit pas son avant-bras droit caché par l'épaule de la jeune femme, mais on remarque que sa main droite tient dans un geste à la fois ferme et extrêmement tendre le poignet de sa compagne. Ils courent ainsi en attelage. L'autre bras de l'homme - le droit- est replié vers le haut et tient la poignée d'une grosse caméra professionnelle. Course pour sauver leur peau. Des crépitements d'armes. Ils se précipitent, ils vont sortir de la photo, se projeter sur moi et échapper aux tirs des snipers.
NOTA : La légende de ce document trouvé au hasard de la lecture d'un magazine : "Arijana Sarazevic, reporter pour la chaîne TVBH et son cameraman : dans la ville ravagée, le danger est toujours au coin de la rue".
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LE MARIN D'OUESSANT
Je feuillette un livre qui s'intitule "les intérieurs du monde rural". Format à l'Italienne, éditeur britannique. Les photographies qui l'illustrent sont l'expression d'un esthétisme campagnard en voie de disparition, à la fois kitsch et magnifique. Les personnages sont en général absents. A chaque lecteur de deviner à travers le mobilier, les objets quotidiens, les étoffes, les vies qui se cachent derrière. Une chambre à coucher années cinquante quasiment monacale, une cuisine où ne subsiste pas un centimètre carré de mur libre tant on y a accroché d'objets (souvenirs, poupées, calendriers, chromos, fleurs en plastique, articles de presse découpés et jaunis par les graisses de friture). Qui donc vit là ?
Un cliché en couleurs, plus haut que large, est l'un des rares du livre qui montre un personnage. L'homme se tient debout, de profil, le visage dans l'ombre, la main droite légèrement posée sur une cheminée en bois ciré couleur acajou. La scène a été photographiée dans une maison de l'île d'Ouessant, dernière poussière continentale versée dans l'Atlantique. L'homme, un marin qui peut avoir soixante-dix ans, paraît robuste. Il porte l'uniforme de sa profession : une vareuse et un pantalon en toile gros bleu, une casquette noire et des sabots de cuir foncés. Sous les sabots, il a sûrement enfilé ses chaussettes épaisses qu'on appelle ici des "beguen". La silhouette du marin se dessine en contre-jour devant un mur d'une lumineuse couleur vert d'eau. Les rayons du soleil viennent de la droite, à travers une fenêtre qu'on ne voit pas, mais que j'imagine agrémentée de légers rideaux en filet crocheté comme c'est la tradition dans les îles bretonnes. Le sol est en terre battue et des taches brunes d'humidité montent à l'assaut du mur. L'homme contemple une statuette de la vierge, couleur ivoire, à l'abri sous un globe de verre. A l'intérieur du globe, appuyée aux pieds de l'effigie de la sainte, une photographie qui doit être celle de la femme du marin. Je formule cette hypothèse à cause de la coiffure caractéristique des années trente. Sur la cheminée, des fleurs séchées disposées dans deux vases en porcelaine dissimulent d'autres photographies d'un format plus grand. J'allais oublier, au-dessus de la cheminée, accrochée au mur, une horloge moderne en forme de montre de gousset marque onze heures moins le quart.
C'est le moment où le marin qui s'appelle certainement Amédée ou Honoré va dire laconiquement à sa femme :
- Allez, je descends un peu au port.
Elle est en train d'éplucher des pommes de terre dans la cuisine voisine où, sur les étagères d'un vaisselier peint en blanc, s'alignent des porcelaines chinoises, souvenirs des lointains voyages de son mari lorsqu'il servait dans la Royale*. Sans cesser de manier le couteau à légumes, elle le regarde en souriant et lui rappelle :
- T'oublieras pas en sortant du bistrot de me ramener une boule de pain fariné ?
* La Royale : la Marine nationale.
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04 avril 2006
AMIS DE LA POESIE...
"Le poème non dit est une fleur fanée
qui se dessèche au fond d'un tiroir,
Un seul poème entendu peut féconder une âme
et changer une vie."
Pour ne pas faire mentir le poète Émile Le Blanc, nous vous invitons à le découvrir au cours d'une lecture. Ce sera également l'occasion de se retrouver autour d'un apéritif convivial pour vous présenter notre nouvelle programmation.
Nous serons à votre disposition pour renouveler votre adhésion le vendredi 10 septembre à partir de 18 h.

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J'avais reçu au courrier l'invitation sur un petit papier - le mot à la mode pour désigner l'objet est "flyer". D'habitude, je l'aurais jeté dans la corbeille à papiers ou dans la cheminée. Il m'aurait suffi de lire les deux phrases du poète citées en haut de l'invitation : le genre "eau de rose", c'est vraiment pas ma tasse de thé !
Cette fois, j'avais gardé le flyer rose. Pourquoi donc ? Un coup d'oeil sur mon agenda : vendredi 22 à dix-huit heures, rien de particulier. J'irai. Ce sera une occasion de participer à la vie culturelle locale que je néglige complètement, à tort sans doute.
A dix-huit heures quinze le jour dit, j'arrive sur les lieux. Je gare ma voiture et traverse le parvis du centre culturel en même temps que deux autres femmes. Nous ouvrons la porte tout en verre du hall . A notre droite sont disposées en arc de cercle deux rangées de chaises noires avec un liseré rouge comme les pantalons de gendarmes. En face, une baie vitrée donne sur le pont, l'étang et le château. Une assez jolie vue. Sur les chaises, des gens assis : une vingtaine, surtout des femmes assez âgées ; je reconnais le régisseur, un technicien, la secrétaire, la présidente de l'association qui gère le lieu.
La séance a-t-elle commencé depuis longtemps ? Peut-être dix minutes. Sur le programme il était indiqué : "à partir de dix-huit heures". Il aurait fallu écrire : "à dix-huit heures" ! Bref, je m'installe sur la première chaise vide qui se présente, à côté d'un homme à l'allure paysanne. Face aux deux rangées de chaises, tournant le dos à la baie vitrée, un personnage dont les grosses lunettes d'écaille ont dévalé l'arête du nez pour stopper in extremis avant la chute fatale. Il opère derrière une petite table carrée comme il en existe dans les bistrots. On dirait un contrôleur de billets à l'entrée d'une salle de loto. Mais il ne contrôle que le degré d'attention de son auditoire. C'est le poète. Ça ne peut être que lui. Je l'observe. Un homme dans la soixantaine, le visage sévère suant la tristesse, un pull beige clair qui lui moule un torse aux vilaines proportions. Il penche la tête alternativement à droite et à gauche. Il est forcément en train de lire ses oeuvres, mais à voix si basse que je n'en perçois que quelques bribes de temps à autre. Je remarque ses mocassins jaunes. Il murmure, il susurre, penchant par moments le buste vers des feuillets disposés en désordre sur la table.
Mon regard balaie l'assistance et se pose sur un adolescent. J'imagine qu'il est venu là traîné par sa mère. Elle avait dû le sermonner. "Tu ne lis que des B.D. Tu passes ton temps devant la télé. Et en plus, t'es nul en français... Ce sera une occasion d'élever un peu le niveau !" Peut-être même avait-il fait une bêtise à la maison ? Il avait haussé les épaules et répondu : "Non, j'ai pas envie d'y aller !". Elle avait insisté et pour ne pas faire d'histoires, il avait obtempéré en traînant les pieds. L'adolescent croise et décroise ses jambes. Il a au coin des lèvres un petit sourire narquois. Je remarque un téléphone portable dans un étui noir accroché à sa ceinture. Et s'il se mettait à sonner ! Cette perspective me fait sourire. Je réalise que mon portable à moi, est à l'intérieur de mon sac. L'ai-je bien éteint ? Je vérifie. C'est bon.
Le poète s'est levé. De sa silhouette gauche, je remarque surtout une épaule nettement plus basse que l'autre à laquelle est accroché un bras qu'il maintient collé contre son corps. Une infirmité ? Il tient ses feuillets à la main. Des têtes et des oreilles se tendent en direction de l'homme de la bouche duquel sont sensés sortir des sons. Je ne peux déceler les sentiments des auditeurs tellement leurs visages sont figés. Seule, une femme aux cheveux blonds ébauche un semblant de sourire. Elle a dû saisir au vol le bon mot du poète. Moi, je ne comprends toujours rien.
La porte du hall grince. Un homme entre. Tous les regards convergent vers lui, presque réprobateurs. Il s'installe à ma droite. Je le connais un peu, il doit être au conseil municipal, nous nous saluons. Il se cale dans la chaise, croise les bras, prend l'air de circonstance, pénétré. Cinq minutes se passent. Je surveille discrètement le nouvel arrivant. Il a cessé de regarder le poète pour se perdre dans la contemplation des voitures qui passent sur le pont. Une camionnette tirant une remorque noire s'engage et freine devant le parking. Sur la remorque il est indiqué "Pianos Mauve". On livre certainement l'instrument pour le concert du lendemain soir. Mais le conducteur s'est trompé, il faut décharger le piano par l'arrière du bâtiment. L'équipage fait demi-tour. Mon voisin observe comme moi le manège. Il tourne la tête dans ma direction. J'en profite pour lui demander : " Vous comprenez, vous, ce qu'il dit ? ". "Non !" me murmure-t-il en faisant la moue.
Je m'ennuie à mourir. La voiture et la remorque sont partis. La grisaille s'installe sur l'étang et le château à l'arrière-plan. J'ai une de ces envies de fuir, de quitter ce hall sans attrait où seules des portes couleur orange peuvent retenir le regard. Cela tourne au supplice. Mon voisin de gauche - celui qui porte la veste paysanne en velours - se lève en faisant grincer sa chaise sur le carrelage et dit assez fort : "Je n'entends rien, alors je pars !". L'assistance le suit du regard, le poète aussi.
Je croise les jambes, je les décroise, je trépigne. J'ai envie de sortir un chewing-gum de mon sac. Je n'ose pas. Je ferme les yeux pour m'extraire de cet endroit où je ne sais quelle idée stupide m'a conduite. Je penche la tête en arrière. Des mots me parviennent :"...ses seins qui pointent...". Je redresse la tête et ouvre les yeux. Ai-je bien entendu ? J'imagine le poète caressant le buste d'une femme. Rien que cette vision me révulse. Les mocassins jaunes... Les lunettes qui s'agrippent au bout du nez... Le pull moulant sur un estomac flasque et proéminent...
Penser à autre chose. Trouver une diversion. Le bourdonnement de la voix monocorde se fait de plus en plus lointain. Je replonge dans mes pensées. Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Il y a un apéritif après la séance de poésie, j'ai vu le buffet dressé à l'autre extrémité du hall. Je ne resterai pas, ou si, mais pas longtemps. Juste le temps d'avaler un kir et quelques cacahuètes. Histoire d'être polie.
Dans un dernier effort, je tends l'oreille. Le bruit de fond de la voix du poète me parvient de nouveau comme un ronron lointain duquel surgissent de manière aléatoire quelques mots intelligibles. Justement, il est, je crois bien, question d'un chat.
"Le chat n'est pas une poule...
Le chat ne picore pas..."
Ai-je bien entendu ? Le chat ne picore pas ? C'est bien ça. Mon Dieu ! Je vais craquer. J'ai envie de crier, de hurler. Je vais hurler ! Tant pis si je provoque un scandale, mais je n'en peux plus ! Je ne pense plus qu'à une chose : me lever, brailler que c'est intolérable ! Je me retiens de toutes mes forces. J'avale de larges goulées d'air.
Ouf ! Je crois que c'est fini. Un semblant de sourire s'ébauche sur le visage du poète. Il repose ses feuillets sur la table. J'entends des applaudissements, timides, polis. Je fais comme les autres. Je claque des mains, mais en prenant bien garde qu'il n'en sorte aucun son. Un claquement muet en quelque sorte. Un bravo en creux. Un applaudissement blanc. Voilà ma mesquine revanche !
Nina
16:45 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture
LA VOIX DES ASTRES
HOROSCOPE DE TONIO
La voie désastre ?

Ce texte sorti de la plume coquine de Tonio répond à la consigne suivante : vous rédigez la rubrique horoscope du mois de novembre avec des signes astrologiques et (ou) des prévisions de votre invention.
BELIER
Du 21 mars au 20 avril
Travail : votre tempérament énergique vous permet d'enfoncer toutes les portes. Même celles de vos collègues. Attention aux frais, qui casse paye.
Amour : votre tempérament énergique vous permet de faire du rentre dedans auprès de nombreux(ses) partenaires. Mais restez couvert, car qui casse pipe.
Santé : Amphétamines, anabolisants, EPO, vous êtes fin prêt pour le prochain Plouay-Roubaix.
TAUREAU
Du 21 avril au 21mai
Travail : ne soyez pas ronchon et acceptez les remarques de vos supérieurs sans broncher. Un jour ils payeront pour leur fourberie.
Amour : cessez d'être si jaloux et laissez à votre partenaire l'espace de liberté indispensable à son épanouissement personnel. En deux mots, soyez cocu mais content.
Santé : une bonne cuite là-dessus, un supo et au lit !
GEMEAUX
Du 22 mai au 21 juin
Travail : la constellation de la langoustine et celle du bigorneau sont en accord avec votre signe, c'est tout bon pour votre avancement.
Amour : Jupiter entre dans la maison de Vénus (par la petite porte), c'est bon pour votre libido.
Santé : sex, drugs and rock'n'roll, vous pétez le feu.
CANCER
Du 22 juin au 22 juillet
Travail : vous en pincez pour la secrétaire. Dommage, votre patron est gémeaux. Vu sa libido turgescente, c'est lui qui remporte la palme… Soyez plus agressif.
Amour : pointez votre dard et n'hésitez pas à mettre du piquant dans vos relations amoureuses.
Santé : bonjour, ça fait 28 jours que vous avez arrêté de fumer et … ça va !
LION
Du 23 juillet au 23 août
Travail : énergique et motivé, vous faites preuve d'un charisme à toute épreuve. Demandez une augmentation.
Amour : vous êtes en parfaite condition pour les faire tous(tes) rugir de plaisir.
Santé : la bise étant venue, n'oubliez pas votre cache-col.
VIERGE
Du 24 août au 23 septembre
Travail : bien que rentré fraîchement dans l'entreprise, vous apprenez à faire face à des situations professionnelles des plus complexes. Mais attention, car dans ce milieu de requins vous pourriez bientôt jouer le rôle de l'oie blanche.
Amour : si vous l'êtes, vous ne le resterez pas longtemps (écrivez-moi à la rédaction qui transmettra). Si vous ne l'êtes plus, c'est que vous êtes passée me voir. Alors, heureuse ?
Santé : surveillez votre alimentation. Rien de tel que quelques fruits de mer au bain-marie, le tout arrosé de crème fraîche immaculée. C'est une recette de ma conception. Amène !
BALANCE
Du 24 septembre au 23 octobre
Travail : vous n'hésitez pas à dénoncer auprès de la direction certains de vos collègues qui tirent au flanc. Vous êtes une raclure.
Amour : un coup par ci, un coup par là, vous avez du mal à vous décider. A voile ou à vapeur ? Castrol ou Motul ?
Santé : le temps est hésitant, comme vous.
- Ah ça c'est sûr ma brave Soââz, on sait plus à quel saint se vou-er !
- C'est sûr. Sinon Marjan a toujours ses rhumatiss' ou quôôa ?
- Oh voui et pis avec le temps ça n'arrangeu rien, quôôa !
SCORPION
Du 24 octobre au 22 novembre
J'ai jamais compris pourquoi il y avait un signe du scorpion et un signe du cancer, c'est la même chose. Je m'insurge contre cet état de fait astrologique, c'est pourquoi j'ai décidé de remplacer le signe du scorpion par celui de la :
LANGOUSTINE
Travail : vous frétillez d'impatience à l'idée de vous jeter dans le bain. Attention, vous risquez d'être échaudé.
Amour : évitez les vieilles, les morues et les maquereaux.
Santé : vous retrouverez bientôt la pêche.
SAGITTAIRE
Du 23 novembre au 21 décembre
Travail : vous franchissez les obstacles avec une parfaite maîtrise, digne des championnats olympiques de steeple-chaise (de bureau).
Amour : vous avez de jolies cibles dans votre ligne de mire. N'hésitez pas, bandez votre engin et tirez dedans.
Santé : consultez régulièrement votre médecin et suivez les conseils de votre entraîneur ou vous finirez à la boucherie chevaline.
CAPRICORNE
Du 22 décembre au 20 janvier
Travail : né avant le 31, vous êtes viré. Je sais c'est dégueulasse mais c'est ça aussi la voix des astres.
Amour : Saturne pas rond dans la maison de Vénus. Vous accueillez n'importe qui dans votre vestibule : y'a l'plombier, y'a l'facteur, le curé qui sert les liqueurs, y'a quelques flics, ouais, et puis la main de ma sœur. Et tout ce beau monde est là pour le gaaaaaaaz.
Santé : attention à l'excès de sucreries. Si les caries persistent, consultez votre dentiste.
VERSEAU
Du 21 janvier au 18 février
Travail : mettez de l'eau dans votre vin, vous serez plus clairvoyant dans vos rapports professionnels.
Amour : vous versez dans le sentimentalisme. Vous rêvez d'un bonheur qui coule à flots, vivre d'amour et d'eau fraîche. Vous trouverez bientôt la sirène qui vous fera plonger dans l'écume de la passion.
Santé : vous picolez beaucoup trop. En fin de soirée, complètement bourré, vous ne distinguez plus rien. En fait de sirène, vous vous farcissez un thon. Le lendemain matin, vous arrêtez de boire.
POISSONS
Du 19 février au 20 mars
Comment, encore un poisson alors que j'ai déjà fait des prévisions pour la langoustine ? Ça ne va pas du tout. Je me vois dans l'obligation d'ajouter un signe à la table zodiacale :
LE BERNARD L'ERMITE
Travail : l'isolement vous pèse. Si vous croyez que c'est comme ça que vous trouverez du boulot, fainéant !
Amour : sortez de votre coquille, prenez l'air, allez à la plage. Vous y rencontrerez peut-être une bernique compréhensive…
Santé : mangez des bigorneaux, c'est plein de calcium.
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