29 avril 2006

LE CARNET NOIR

medium_roscoff_port_de_nuit_jo_irisson_copyr.jpg
Merci à l'auteur de la photo, Jo Irisson.


C'est l'heure entre chien et loup où Marie, après le dîner, quitte la maison bruissante des rires d'enfants, pour descendre à pied vers le port où elle aime flâner le long des quais silencieux. Court moment de solitude qu'elle s'octroie chaque soir durant ces vacances de Noël, passées comme chaque année dans la villa familiale de Normandie, loin de l'agitation de Paris. Le clapot des vagues chante à ses oreilles ; au loin, elle entend le moteur d'un bateau qui s'éloigne. Des chants lui parviennent, ils s'échappent de la porte ouverte d'un café perché là-haut sur le rempart et dont on aperçoit quelques décorations lumineuses. Marie guette le moment prodigieux où tous les phares de la côte s'allumeront comme autant d'astres dont la lumière serait tombée brusquement sur la terre. Elle hume avec délice l'air vif qui charrie des odeurs d'algues et s'avance avec précaution sur le passage glissant, jouant à mettre ses pas, un à un, bien au milieu des pierres comme dans les marelles de son enfance. Le paradis, l'enfer... Elle marche à la manière d'une danseuse sur la pointe des pieds, le buste légèrement penché en avant, lorsque son regard s'arrête sur un objet posé à côté d'un anneau de fer rouillé qui sert à amarrer les bateaux. Elle s'approche, s'accroupit et ramasse un épais carnet. Sa couverture en carton noir est imbibée d'eau et les pages, humides, sont collées l'une à l'autre. Il lui est impossible d'en distinguer le contenu car la nuit est maintenant tombée et le lampadaire le plus proche se trouve à une cinquantaine de mètres. Marie cache sa trouvaille au fond de la poche de son duffle-coat et rebrousse chemin. Elle se sent coupable. Elle aurait dû laisser le carnet là , sur le quai. Peut-être son propriétaire serait revenu le chercher ? Mais s'il pleut encore cette nuit, ce qui est fort probable, dans quel état le retrouverait-on ? Elle a honte, mais c'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle veut sache ce qu'il contient.
Elle remonte les dizaines de marches taillées dans la falaise, puis emprunte le sentier de la corniche qui mène jusqu'à la maison. Elle se réjouit à l'avance de retrouver son mari, ses enfants, les cousins. Comme chaque soir, ils se livrent avec jubilation à d'interminables parties de jeu du dictionnaire devant la cheminée.
Avant de pénétrer sous le porche de la villa, elle se retourne vers le port en contre-bas, tout petit, semblable à une maquette. Une journée paisible d'hiver s'achève. Aussi paisible, se dit-elle, que celle de ce jour de décembre, il y a tout juste trois ans, où rien n'aurait laissé supposer le drame qui allait survenir le lendemain dans cette même petite ville normande.
Ce fait divers tragique qui avait bouleversé toute la France était inimaginable. On en connaissait les circonstances, mais les mobiles demeuraient totalement mystérieux. Voici les faits. Le matin de son mariage, alors qu'il se préparait pour la cérémonie, un jeune homme de cette ville avait reçu une lettre. A peine l'avait-il décachetée et lue, qu'il s'était précipité jusqu'à son bateau qui était amarré au quai. On supposait qu'il y était entré pour se saisir d'une arme à feu car il s'était ensuite rendu à l'église et au beau milieu de la messe de mariage, il avait tiré sur la jeune mariée puis sur l'assemblée des invités. Dans la confusion générale - il y avait eu sept morts - il avait réussi à s'enfuir sur son bateau qui avait pris le large aussitôt. Malgré des recherches minutieuses sur tout le littoral français et britannique, on avait complètement perdu la trace du jeune homme et de son embarcation. Mais étrangement, depuis cette disparition, des indices ne cessaient d'être régulièrement retrouvés : le radeau de survie près des côtes anglaises, un carnet de chèque sur une plage du Cotentin, un sac de voyage ramené dans le chalut d'un pêcheur, une carte d'identité dans un port. Une histoire de fous, se souvient Marie. L'énigme était encore totale à ce jour et l'enquête judiciaire suivait du reste toujours son cours.
Marie jette un dernier regard vers la mer et pousse la porte de la villa. Elle allume le plafonnier du couloir, sort le carnet noir de sa poche et l'examine attentivement. Il est trempé. Elle sait bien qu'elle devrait le faire sécher toute la nuit sur un radiateur, attendre demain matin, prendre patience. Alors les pages se détacheraient tout naturellement et elle pourrait les consulter facilement. Mais la curiosité est trop forte. Fiévreusement, elle tente de décoller les pages les unes après les autres au risque de les déchirer. C'est d'ailleurs ce qui arrive et Marie enrage. Elle monte précipitamment dans sa chambre, s'assoit sur le lit et décrypte ce qu'il reste de lisible dans les pages malmenées. Bribes de phrases, pèle-mêle ; étrange puzzle pour une inquiétante histoire que Marie réinvente à son tour à la lecture de qu'il reste des mots qu'un inconnu a consignés là, sur ce carnet venu d'on se sait où.
"Amour du diable..." . " Dans une église désaffectée... ". "Aimer à corps perdu..." On entend parfois la cloche sonner et la mariée rire aux éclats...". "Comme un monstre sans corps..." . .. "Nous nous réveillons d'un long voyage..." . "Plus tard quand je serai marié...". "Pullulement d'oiseaux noirs, enchevêtrement d'ailes...". "Ces dernières chaînes..." . "Un arbre arraché" . "Il y a des hommes qui s'affaissent..." . "Battement noir des secondes dans le vide du temps..." . "Condamné à chercher sa vérité dans les mots...". "La poésie du sordide...". "Cruauté...". "Tu panseras seul tes plaies..." . "Sépulcral naufrage..." ...

Nina

Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture ALEPH animé par l'écrivaine Isabelle Rossignol.
Thème : écrire à l'aide d'un synopsis.
Consignes : "vous disposez de cinq phrases numérotées de 1 à 5 :
1. Dans un port, une femme trouve un carnet.
2. Elle reprend sa route.
3. A un moment précis de son trajet, elle retrouve la mémoire d'un événement ancien.
4. Ailleurs, quelqu'un décachette une lettre.
5. Dans une église désaffectée, on entend parfois la cloche sonner.
En résonance à chacune de ces phrases, vous écrirez pendant cinq minutes pour inventer une scène complète -telle que vous l'imaginez à partir de chaque phrase : mots, idées, bribes, esquisse, images..., tout ce qui vient, en vrac. (Exemple: Un homme marche dans la rue. Un homme: quel homme ? son aspect ? son âge ? etc. Marche: comment ? pourquoi ? etc. La rue: quelle rue ? etc. Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?...)
Vous écrivez donc 5 x 5 minutes, soit 25 minutes. Et là, vous en avez fini avec le 1er temps.
Second temps : les 5 phrases qui vous ont été proposées suggéraient le synopsis d'une certaine histoire. Maintenant que vous avez écrit à partir de ces 5 phrases, vous avez sans doute l'idée d'une histoire légèrement différente : la vôtre.
Quel serait votre synopsis ? Ecrivez-le à votre tour en quelques phrases qui s'écarteront forcément du synopsis initial. A partir de ce nouveau synopsis et de vos "notes", écrivez le récit complet que vous imaginez".

Les commentaires sont fermés.