29 avril 2006
ECRIRE A PARTIR D'UNE PHOTOGRAPHIE
Dans un ouvrage sur la photographie : La chambre claire (Cahiers du cinéma, Gallimard), Roland Barthes analyse les relations qu'il entretient avec les photos en général et des photos en particulier, prises par quelques uns des plus grands photographes connus.
Il s'aperçoit que certains clichés l'intéressent par leur sujet, les informations qu'ils lui apportent, mais qu'ils ne l'émeuvent pas, alors que d'autres le "poignent". Il écrit notamment : "Je feuilletais une revue illustrée. Une photo m'arrêta. Rien de bien extraordinaire : la banalité (photographique) d'une insurrection au Nicaragua : rue en ruine, deux soldats casqués patrouillent ; au second plan, passent deux bonnes soeurs. Cette photo me plaisait ? M'intriguait ? Pas même. Simplement elle existait (pour moi). Je compris très vite que son existence (son "aventure") tenait à la coexistence de deux éléments discontinus, hétérogènes en ce qu'ils n'appartenaient pas au même monde (pas besoin d'aller jusqu'au contraste) : les soldats et les bonnes soeurs."
M'inspirant de cette démarche, j'ai feuilleté au hasard livres et magazines. J'ai retenu deux photographies dont le "détail", le "quelque chose" ont provoqué le "petit ébranlement" qu'évoque Barthes.
DANS LA VILLE RAVAGEE

Un décor de béton, de pierre, de ferraille, de lignes téléphoniques et électriques. Les câbles d'une ligne de trolley tissés comme une toile d'araignée au-dessus de la chaussée, une rue très large, des panneaux de signalisation fixés en hauteur à des poternes. Une voiture noire dépourvue de ses roues est à la gauche du cliché, comme si elle était tombée du ciel et qu'elle s'était enfoncée dans l'asphalte. Elle n'a plus de vitres, plus de feux, plus de pare-chocs. Du mobilier urbain brisé, un immeuble au premier plan dont il ne reste plus qu'un squelette de poutrelles métalliques noires. Dans le lointain, la montagne, très haute, couverte de forêts et de villages aux toits rouges éparpillés le long des pentes. Plus loin encore, un col et le ciel, blanc-bleu, éblouissant. Une ville dans une vallée très encaissée. Le silence et cette couleur bleutée, presque douce, qui englobe toute la scène. Une odeur de poussière.
Courant au milieu de la rue très large, un homme et une femme. On ne voit personne d'autre. Ils sont habillés légèrement, c'est l'été. Ils courent vers l'avant, vers moi qui regarde cette photo. Ils vont sortir de la photo et se précipiter sur moi tant ils courent vite.
La femme tient la tête légèrement penchée en arrière, ses cheveux noirs qui volent font une couronne autour de son visage très pâle. Elle est jeune, vingt-cinq ans, pas plus. Elle porte un jean noir et un tee-shirt échancré, noir lui-aussi. Aux pieds, des ballerines en toile blanche. Dans ses bras serrés fort contre sa poitrine, elle tient une volumineuse sacoche qui doit la gêner à chaque enjambée. Le contenu de ce sac est son bien le plus précieux, après sa vie. L'homme et la jeune femme ont accordé leur rythme, fuyant sans terreur mais avec l'ardeur de deux athlètes en pleine course.
L'homme est jeune lui aussi malgré ses tempes grisonnantes, un visage fin, allongé, cuivré. Très légèrement plus grand que la femme, il est vêtu d'un jean bleu et d'une chemisette à manches courtes à rayures. On ne voit pas son avant-bras droit caché par l'épaule de la jeune femme, mais on remarque que sa main droite tient dans un geste à la fois ferme et extrêmement tendre le poignet de sa compagne. Ils courent ainsi en attelage. L'autre bras de l'homme - le droit- est replié vers le haut et tient la poignée d'une grosse caméra professionnelle. Course pour sauver leur peau. Des crépitements d'armes. Ils se précipitent, ils vont sortir de la photo, se projeter sur moi et échapper aux tirs des snipers.
NOTA : La légende de ce document trouvé au hasard de la lecture d'un magazine : "Arijana Sarazevic, reporter pour la chaîne TVBH et son cameraman : dans la ville ravagée, le danger est toujours au coin de la rue".
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LE MARIN D'OUESSANT
Je feuillette un livre qui s'intitule "les intérieurs du monde rural". Format à l'Italienne, éditeur britannique. Les photographies qui l'illustrent sont l'expression d'un esthétisme campagnard en voie de disparition, à la fois kitsch et magnifique. Les personnages sont en général absents. A chaque lecteur de deviner à travers le mobilier, les objets quotidiens, les étoffes, les vies qui se cachent derrière. Une chambre à coucher années cinquante quasiment monacale, une cuisine où ne subsiste pas un centimètre carré de mur libre tant on y a accroché d'objets (souvenirs, poupées, calendriers, chromos, fleurs en plastique, articles de presse découpés et jaunis par les graisses de friture). Qui donc vit là ?
Un cliché en couleurs, plus haut que large, est l'un des rares du livre qui montre un personnage. L'homme se tient debout, de profil, le visage dans l'ombre, la main droite légèrement posée sur une cheminée en bois ciré couleur acajou. La scène a été photographiée dans une maison de l'île d'Ouessant, dernière poussière continentale versée dans l'Atlantique. L'homme, un marin qui peut avoir soixante-dix ans, paraît robuste. Il porte l'uniforme de sa profession : une vareuse et un pantalon en toile gros bleu, une casquette noire et des sabots de cuir foncés. Sous les sabots, il a sûrement enfilé ses chaussettes épaisses qu'on appelle ici des "beguen". La silhouette du marin se dessine en contre-jour devant un mur d'une lumineuse couleur vert d'eau. Les rayons du soleil viennent de la droite, à travers une fenêtre qu'on ne voit pas, mais que j'imagine agrémentée de légers rideaux en filet crocheté comme c'est la tradition dans les îles bretonnes. Le sol est en terre battue et des taches brunes d'humidité montent à l'assaut du mur. L'homme contemple une statuette de la vierge, couleur ivoire, à l'abri sous un globe de verre. A l'intérieur du globe, appuyée aux pieds de l'effigie de la sainte, une photographie qui doit être celle de la femme du marin. Je formule cette hypothèse à cause de la coiffure caractéristique des années trente. Sur la cheminée, des fleurs séchées disposées dans deux vases en porcelaine dissimulent d'autres photographies d'un format plus grand. J'allais oublier, au-dessus de la cheminée, accrochée au mur, une horloge moderne en forme de montre de gousset marque onze heures moins le quart.
C'est le moment où le marin qui s'appelle certainement Amédée ou Honoré va dire laconiquement à sa femme :
- Allez, je descends un peu au port.
Elle est en train d'éplucher des pommes de terre dans la cuisine voisine où, sur les étagères d'un vaisselier peint en blanc, s'alignent des porcelaines chinoises, souvenirs des lointains voyages de son mari lorsqu'il servait dans la Royale*. Sans cesser de manier le couteau à légumes, elle le regarde en souriant et lui rappelle :
- T'oublieras pas en sortant du bistrot de me ramener une boule de pain fariné ?
* La Royale : la Marine nationale.
11:20 Publié dans Oulipo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture
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