04 avril 2006
AMIS DE LA POESIE...
"Le poème non dit est une fleur fanée
qui se dessèche au fond d'un tiroir,
Un seul poème entendu peut féconder une âme
et changer une vie."
Pour ne pas faire mentir le poète Émile Le Blanc, nous vous invitons à le découvrir au cours d'une lecture. Ce sera également l'occasion de se retrouver autour d'un apéritif convivial pour vous présenter notre nouvelle programmation.
Nous serons à votre disposition pour renouveler votre adhésion le vendredi 10 septembre à partir de 18 h.

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J'avais reçu au courrier l'invitation sur un petit papier - le mot à la mode pour désigner l'objet est "flyer". D'habitude, je l'aurais jeté dans la corbeille à papiers ou dans la cheminée. Il m'aurait suffi de lire les deux phrases du poète citées en haut de l'invitation : le genre "eau de rose", c'est vraiment pas ma tasse de thé !
Cette fois, j'avais gardé le flyer rose. Pourquoi donc ? Un coup d'oeil sur mon agenda : vendredi 22 à dix-huit heures, rien de particulier. J'irai. Ce sera une occasion de participer à la vie culturelle locale que je néglige complètement, à tort sans doute.
A dix-huit heures quinze le jour dit, j'arrive sur les lieux. Je gare ma voiture et traverse le parvis du centre culturel en même temps que deux autres femmes. Nous ouvrons la porte tout en verre du hall . A notre droite sont disposées en arc de cercle deux rangées de chaises noires avec un liseré rouge comme les pantalons de gendarmes. En face, une baie vitrée donne sur le pont, l'étang et le château. Une assez jolie vue. Sur les chaises, des gens assis : une vingtaine, surtout des femmes assez âgées ; je reconnais le régisseur, un technicien, la secrétaire, la présidente de l'association qui gère le lieu.
La séance a-t-elle commencé depuis longtemps ? Peut-être dix minutes. Sur le programme il était indiqué : "à partir de dix-huit heures". Il aurait fallu écrire : "à dix-huit heures" ! Bref, je m'installe sur la première chaise vide qui se présente, à côté d'un homme à l'allure paysanne. Face aux deux rangées de chaises, tournant le dos à la baie vitrée, un personnage dont les grosses lunettes d'écaille ont dévalé l'arête du nez pour stopper in extremis avant la chute fatale. Il opère derrière une petite table carrée comme il en existe dans les bistrots. On dirait un contrôleur de billets à l'entrée d'une salle de loto. Mais il ne contrôle que le degré d'attention de son auditoire. C'est le poète. Ça ne peut être que lui. Je l'observe. Un homme dans la soixantaine, le visage sévère suant la tristesse, un pull beige clair qui lui moule un torse aux vilaines proportions. Il penche la tête alternativement à droite et à gauche. Il est forcément en train de lire ses oeuvres, mais à voix si basse que je n'en perçois que quelques bribes de temps à autre. Je remarque ses mocassins jaunes. Il murmure, il susurre, penchant par moments le buste vers des feuillets disposés en désordre sur la table.
Mon regard balaie l'assistance et se pose sur un adolescent. J'imagine qu'il est venu là traîné par sa mère. Elle avait dû le sermonner. "Tu ne lis que des B.D. Tu passes ton temps devant la télé. Et en plus, t'es nul en français... Ce sera une occasion d'élever un peu le niveau !" Peut-être même avait-il fait une bêtise à la maison ? Il avait haussé les épaules et répondu : "Non, j'ai pas envie d'y aller !". Elle avait insisté et pour ne pas faire d'histoires, il avait obtempéré en traînant les pieds. L'adolescent croise et décroise ses jambes. Il a au coin des lèvres un petit sourire narquois. Je remarque un téléphone portable dans un étui noir accroché à sa ceinture. Et s'il se mettait à sonner ! Cette perspective me fait sourire. Je réalise que mon portable à moi, est à l'intérieur de mon sac. L'ai-je bien éteint ? Je vérifie. C'est bon.
Le poète s'est levé. De sa silhouette gauche, je remarque surtout une épaule nettement plus basse que l'autre à laquelle est accroché un bras qu'il maintient collé contre son corps. Une infirmité ? Il tient ses feuillets à la main. Des têtes et des oreilles se tendent en direction de l'homme de la bouche duquel sont sensés sortir des sons. Je ne peux déceler les sentiments des auditeurs tellement leurs visages sont figés. Seule, une femme aux cheveux blonds ébauche un semblant de sourire. Elle a dû saisir au vol le bon mot du poète. Moi, je ne comprends toujours rien.
La porte du hall grince. Un homme entre. Tous les regards convergent vers lui, presque réprobateurs. Il s'installe à ma droite. Je le connais un peu, il doit être au conseil municipal, nous nous saluons. Il se cale dans la chaise, croise les bras, prend l'air de circonstance, pénétré. Cinq minutes se passent. Je surveille discrètement le nouvel arrivant. Il a cessé de regarder le poète pour se perdre dans la contemplation des voitures qui passent sur le pont. Une camionnette tirant une remorque noire s'engage et freine devant le parking. Sur la remorque il est indiqué "Pianos Mauve". On livre certainement l'instrument pour le concert du lendemain soir. Mais le conducteur s'est trompé, il faut décharger le piano par l'arrière du bâtiment. L'équipage fait demi-tour. Mon voisin observe comme moi le manège. Il tourne la tête dans ma direction. J'en profite pour lui demander : " Vous comprenez, vous, ce qu'il dit ? ". "Non !" me murmure-t-il en faisant la moue.
Je m'ennuie à mourir. La voiture et la remorque sont partis. La grisaille s'installe sur l'étang et le château à l'arrière-plan. J'ai une de ces envies de fuir, de quitter ce hall sans attrait où seules des portes couleur orange peuvent retenir le regard. Cela tourne au supplice. Mon voisin de gauche - celui qui porte la veste paysanne en velours - se lève en faisant grincer sa chaise sur le carrelage et dit assez fort : "Je n'entends rien, alors je pars !". L'assistance le suit du regard, le poète aussi.
Je croise les jambes, je les décroise, je trépigne. J'ai envie de sortir un chewing-gum de mon sac. Je n'ose pas. Je ferme les yeux pour m'extraire de cet endroit où je ne sais quelle idée stupide m'a conduite. Je penche la tête en arrière. Des mots me parviennent :"...ses seins qui pointent...". Je redresse la tête et ouvre les yeux. Ai-je bien entendu ? J'imagine le poète caressant le buste d'une femme. Rien que cette vision me révulse. Les mocassins jaunes... Les lunettes qui s'agrippent au bout du nez... Le pull moulant sur un estomac flasque et proéminent...
Penser à autre chose. Trouver une diversion. Le bourdonnement de la voix monocorde se fait de plus en plus lointain. Je replonge dans mes pensées. Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Il y a un apéritif après la séance de poésie, j'ai vu le buffet dressé à l'autre extrémité du hall. Je ne resterai pas, ou si, mais pas longtemps. Juste le temps d'avaler un kir et quelques cacahuètes. Histoire d'être polie.
Dans un dernier effort, je tends l'oreille. Le bruit de fond de la voix du poète me parvient de nouveau comme un ronron lointain duquel surgissent de manière aléatoire quelques mots intelligibles. Justement, il est, je crois bien, question d'un chat.
"Le chat n'est pas une poule...
Le chat ne picore pas..."
Ai-je bien entendu ? Le chat ne picore pas ? C'est bien ça. Mon Dieu ! Je vais craquer. J'ai envie de crier, de hurler. Je vais hurler ! Tant pis si je provoque un scandale, mais je n'en peux plus ! Je ne pense plus qu'à une chose : me lever, brailler que c'est intolérable ! Je me retiens de toutes mes forces. J'avale de larges goulées d'air.
Ouf ! Je crois que c'est fini. Un semblant de sourire s'ébauche sur le visage du poète. Il repose ses feuillets sur la table. J'entends des applaudissements, timides, polis. Je fais comme les autres. Je claque des mains, mais en prenant bien garde qu'il n'en sorte aucun son. Un claquement muet en quelque sorte. Un bravo en creux. Un applaudissement blanc. Voilà ma mesquine revanche !
Nina
16:45 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture
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