09 mars 2006
MALEVITCH BLUES
Illustration de droite - D'après Loustal

Kasimir Malévitch - Carré noir sur fond blanc

Cette nouvelle a fait l'objet d'un jeu d'écriture à quatre mains avec mon complice P.G
Il est deux heures de l'après-midi. Sergueï a noué son pull autour des épaules et ajusté son téléphone portable à la ceinture. Il attrape le sac de sport qu'il porte en bandoulière. Je m'habille en vitesse et avant de refermer la porte à clé, je jette un regard vers le lit, les draps en désordre, les bouteilles vides devant la fenêtre, le fauteuil cramoisi, cette chambre d’hôtel avec vue sur le golfe de Finlande.
Je suis arrivée à Saint-Pétersbourg hier soir. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite quand il s'est avancé vers moi dans le hall de l'aéroport. Il y avait une vingtaine d’années que nous nous étions quittés. Je n’avais pourtant jamais oublié ses petites manies de l’époque : inventer des mots, écouter Dizzy Gillespie, boire des bloody Mary. Il parlait couramment le français et l’anglais, était passionné de la littérature et rêvait de belles voitures. En fait, il n'avait qu'une vieille Ford d'occasion dans laquelle nous faisions des virées mémorables le soir dans Paris. Il me disait souvent : «Tu ne devrais pas te ronger les ongles !».
On s’est perdu de vue sans même s’en rendre compte. Nous nous sommes écrit pendant un an. Puis les lettres se sont espacées et progressivement notre correspondance a pris fin. J'ai mis soigneusement dans une enveloppe ses photos, ses lettres, quelques souvenirs. Et j’ai fini par égarer l’enveloppe au cours d’un déménagement.
Sergueï, que je croyais ne jamais revoir après toutes ces années, avait laissé une trace sur Internet en signant un article sur le site de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Le mois dernier, j'ai envoyé un court message sur le mail de l'Institut à son intention : « Pour les besoins d’une traduction, je suis tombée par hasard sur votre article. Est-ce bien vous ? Aimez-vous toujours les bloody Mary ? Avez-vous désormais une belle voiture ? Je serai à Pétersbourg dans une semaine pour un congrès». Et je signais : « Celle qui ronge toujours ses ongles ».
Quand j’avais relu mon mail, je l’avais trouvé pathétique, un peu comme ces messages que l’on trouve de temps en temps dans Libé - « Vous étiez sur la ligne 12, un blouson noir, en train d’écouter de la musique. J’étais assis en face de vous… » ou « nous nous sommes croisés au vernissage de la galerie Axiom. Vous étiez accompagnée. Nous nous sommes retournés l’un l’autre. Vous m’avez souri. Je ne peux oublier votre visage…». Trop tard, mon message était parti et il avait répondu : « Gagné ! C'est bien moi. Quand et à quelle heure arrives-tu ? Je viendrai te chercher à l'aéroport ».
Vingt années rattrapées par un double clic. Mon passé sans lui, dans le même instant, aussi effacé. Je l’avais rejoint. J’avais aussi fui cette vie monotone avec Paul, mon mari. L’idée de partir m’avait hanté depuis quelques mois. Nous n’avions plus rien à nous dire. Asphyxie du couple, j’avais lu ce syndrome des temps modernes dans « Elle » et nos deux enfants n’avaient pas suffi à insuffler l’oxygène nécessaire pour continuer ensemble, pour me permettre de vivre dans son sillage de publicitaire égocentrique. Mon boulot de traductrice, s’il m’avait permis d’élever à domicile nos deux fils m’avait à la longue enfermée dans ce superbe duplex derrière Montmartre, pas très loin du square de Clignancourt où je n’emmenais plus les enfants jouer. Plus question à leurs âges, quatorze et douze ans, de pousser le portail en ferraille, de rejoindre le banc devant le bac à sable ou celui du côté des balançoires. Plus question de leur faire quitter leurs maudits jeux vidéos. Difficile aussi de leur adresser des reproches. Ils m’avaient trop vue passer de longues heures devant l’écran de mon ordinateur. Je porte ma part de responsabilité. Je l’assume… Enfin, non, puisque j’ai choisi un autre jeu. Le jeu du je. Ce double clic avait suffi pour me donner l’occasion de claquer la porte de l’appartement.
« J’arriverai samedi prochain à 21 heures 35 par le vol AF 2898 ». Voilà le message que j’avais envoyé à mon ami russe. Oui, j’avais claqué la porte de l’appartement, laissé mes deux idiots de fils livrés à leur "playstation" et mon mari à ses campagnes publicitaires. Le cœur d’autant plus léger que tout cela était un scénario de pure fiction que j’avais mis au point en cas de nécessité.
A l’aéroport, Sergueï s’était avancé vers moi les yeux aux aguets. On s’était serré dans les bras comme deux vieux copains, il avait empoigné mon sac à roulettes et il m’avait entraîné vers un taxi.
- J’ai retenu une table au restaurant rue Sadovaïa, ça te va ? Tu connais ?
- Oui, sans doute, je n'y suis allée qu’une fois, pour un week-end en plein hiver. C’était encore Leningrad. J’étais avec mon mari et des amis.
- Ah bon ! Il y a un mari ?
Et je m’étais mise à raconter - en abrégeant - mon histoire préfabriquée d’un air détaché. Les deux fils ? Au dernier moment, je les avais liquidés. Traîner ces deux boulets qui, en calculant bien, seraient encore en âge d’avoir besoin d’une mère, c’était s’embarquer dans un roman ingérable. Le couple sans enfants, usure, tromperies, divorce à l’amiable quasiment bouclé, ça tenait la route.
- Tu es libre comme l’air alors ?
- C’est tout comme…
- Ton congrès ?
- En fait c’est plutôt une réunion de spécialistes de la poésie pré-soviétique. Je travaille en ce moment pour un éditeur qui se passionne pour le sujet..
- Il y a un marché en France ?
- Faut croire...
- Dans le temps, t’étais branchée politique ?
- Tu vois, j’ai pris de l’âge.
On avait beaucoup bu, ri et chanté hier soir, l’ambiance était au top, et puis bu encore dans la chambre. Il avait fallu que je m’accroche pour ne pas raconter n’importe quoi, mais j’avais réussi à garder le contrôle. Je pensais avec amusement à mes deux fils tout aussi virtuels que leurs jeux imbéciles. Mère indigne va ! Mon boulot de traductrice de russe ? C’était la seule chose où il y avait une petite parcelle de vérité. La poésie pré-soviétique, c’est ce qui m’était venu à l’idée, comme ça. J’aurais aussi bien pu dire « les érotiques de Tchékhov », mais je crois que là, Sergueï aurait tiqué.
Nous descendons les escaliers de l’hôtel. Je pense à tout ce montage imaginaire - un de plus - et je me mets à rire tout fort.
- Qu’est ce qui t'arrives ? interroge-t-il
- Les vapeurs d’alcool sans doute. Pas encore évacuées…Qu’est-ce qu’on a pu écluser !
- T’es en Russie ma grande, ici on ne carbure pas au tilleul-menthe !
Au bas de l'hôtel, le taxi tarde à arriver. Sergueï allume une cigarette et met son bras autour de mes épaules, comme autrefois.
**********
Amusant de s’être retrouvés, plus exactement, amusant qu’elle m’ait retrouvé. Pour les besoins de ma couverture, il m’avait fallu publier cet article, il y a quatre ans. Je croyais qu’il serait passé inaperçu, juste suffisant pour faire illusion le temps de la mission qui m’avait été confiée. C’était sans compter, désormais, sur les moteurs de recherche et les méga-moteurs aussi performants que nos anciens agents du KGB. Ils traquent, croisent et détectent le moindre écrit, identifient le moindre événement, ressuscitent d’anciens visages. L’anonymat n’est plus de mise.
Quand elle m’avait révélé la manière dont elle m’avait retrouvé, j’avais eu recours au même stratagème. Mais à croire que les traducteurs doivent toujours rester dans l’ombre des écrivains, des réalisateurs, des metteurs en scène, je n’avais trouvé que des homonymes. L’une d’elles avait écrit un recueil de recettes de cuisine. Aucun rapport avec la poésie pré-soviétique. "Fantaisie culinaire", ça aurait d’ailleurs mal collé à la vie incroyablement monotone qu’elle m’avait décrite. Pour autant, j’avais demandé à Igor, mon collègue, de faire des recherches plus approfondies.
- Pas d’enfant ?
- Non… Jamais… eu … l’envie.
Elle avait hésité avant de me répondre. J’avais cru sur l’instant qu’elle allait presque me donner leurs prénoms mais elle s’était ravisée. J’avais mis cette hésitation sur le compte du regret, de la perte d’une chance, d’une possibilité, enfin de quelque chose qui n’aurait pas fonctionné, à un moment. Je n’avais pas insisté. Pas d’enfant, un couple qui part en brioche, des amants. Le parfait stéréotype de la vie occidentale bourgeoise et capitaliste. Celui contre lequel les camarades de la propagande nous avaient toujours mis en garde.
Hier soir au bar avant le dîner, j’avais engagé un drôle de petit jeu. A sa question : «Pourquoi ris-tu ?», j’avais lâché :
- Juste une pensée.
- Laquelle ? Dis !
- Nous n’aurions jamais du nous quitter.
Oui, j’avais éclaté de rire et je crois qu’elle m’avait cru, la troisième tournée de bloody Mary avait été aussi mon alliée. J’avais pu constater qu’elle continuait d’encaisser l’alcool aussi bien qu’autrefois et une fois que nous nous sommes retrouvés dans sa chambre, j’ai aussi pu rapidement vérifier qu’elle n’avait pas non plus perdu son savoir-faire au lit. Un bon coup, c’était d’ailleurs ce qui m’avait incité à lui répondre. Car j’aurais pu, il est vrai, écrire que je n’aimais pas les filles qui se rongent les ongles. Ou ne pas répondre du tout. Mais voilà, j’aime toujours les bloody Mary et avant toute chose, les filles qui savent être inventives et sans tabous dans la baise.
Pour être honnête, il n’y a pas que cela. Sarah, c’est une période-clé de ma vie : Paris, début des années 1980 ; le premier septennat de Mitterrand ; elle étudiante aux Langues O, moi en lettres à la Sorbonne, doté d’une bourse confortable de l’Etat soviétique. La belle vie ! Je me sentais pousser des ailes. J’avais écrit un roman noir dans le plus pur style célinien et je l’avais envoyé chez Gallimard. En toute simplicité. Le directeur éditorial lui-même, m’avait répondu que mon roman était intéressant, mais qu’il n’y aurait que dix lecteurs… J’avais considéré que c’était un encouragement. Sarah, elle, haïssait Céline pour l’homme qu’il avait été et militait avec la bande de Jack Lang. Par son intermédiaire, je m’étais fait un très bon ami aux affaires culturelles internationales. Tout a commencé comme ça… A mon retour en URSS, j’ai été contacté et recruté. J’allais enfin vivre les romans noirs que j’avais continué à écrire et qui s’accumulaient dans mes tiroirs.
Qu’est-ce qui m’a donc pris de lui dire : « Nous n’aurions jamais dû nous quitter » ? La nostalgie de cette époque insouciante, d’un Paris où je me sentais comme chez moi ? Lorsqu’elle m’a posé des questions sur l’Institut Français, j’ai improvisé. De toute façon, elle n’a pas approfondi, elle n’a jamais été du genre inquisiteur. Elle a dû retenir que je donnais des cours à des étudiants francophones et en a déduit que j’avais pas mal de temps libre. J’ai glissé dans la conversation que j’avais un appartement de célibataire assez loin du centre pour parer à son désir éventuel d’y venir... Elle ne va sûrement plus me lâcher, je vais lui servir à la fois d’escort boy et de guide culturel.
« Quel malheur d’habiter la ville du monde la plus abstraite et la plus préméditée », écrivait Dostoïevski… Pierre Le Grand et Lénine ont donné leur nom à la ville. Il n’y avait pas hommes plus opposés. Le premier était un despote de deux mètres de haut, le second un petit homme parlant au nom du peuple.
Va pour la visite guidée !
- Taxi ! Déposez-nous à la Strelka, place Pouchkine.
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Je te laisse jouer au guide Sergueï, mais je connais très bien cette ville. Je l’aime comme j’aime Venise, Barcelone, Istanbul, Hong-Kong. Peut-être en raison de leur aspect théâtral et du sentiment d’y avoir joué avec justesse tous ces rôles que j’ai endossés ces dernières années. Je connais parfaitement Saint-Pétersbourg tout comme l’histoire de cet empire éclaté. Raconte! Après tout je ne suis pour toi qu’une petite traductrice, bourgeoise, mal mariée…
- Sarah, la ville a été construite sur une centaine de petites îles dans le delta de la Néva. Saint-Pétersbourg est un puzzle horizontal d’édifices de styles baroque, rococo et classique que les architectes européens, italiens et français, ont bâti entre le XVIIIe et le début du XIXe siècles.
…Intérieurement, je ne peux m’empêcher de mettre en perspective les propos de Sergueï : Saint-Pétersbourg, Pétersbourg, Pétrograd, Leningrad, tous ces noms pour une même ville qui, en dépit des apparences, est à l’image de ses fondations, une tourbe morcelée dans un cloaque puant et flottant, une inter zone entre les rêves et la réalité. Une inter zone de boue et de marécages auréolés de cette lumière, puissante et pastel à la fois, comme aujourd’hui. Une présomption de grandeur, la foi d’un destin, d’une folie qui serait entretenue jusqu’à la nuit des temps…
- La Strelka est la pointe orientale de l'Ile Vassilievski, c’est l'un des plus beaux panoramas de la ville.
…Des milliers d’hommes sont morts pour bâtir ce port sur la Baltique, cette nouvelle capitale ouverte sur l’Europe supplantant Moscou, l’Asiatique, repliée sur sa tradition. Des milliers de morts avant 1917, des milliers de morts après. Un désastre immense. Le vieux croiseur gris Aurora, immobile devant l’Académie de Marine et ses fantômes insurgés ont ouvert la voie à la guerre civile, à l'installation pour soixante-quinze ans d'un régime cannibale… Comment peux-tu ignorer cela Sergueï ?
- Je te propose la cathédrale Saint Isaac et sa gigantesque coupole dorée, la forteresse Pierre et Paul et le Palais d’Hiver. Tu es d’accord ?
… Le 24 octobre 1917, Lénine, revenu clandestinement d’exil, appelle à l'insurrection. Les révolutionnaires occupent les points stratégiques. L’Aurora, tombé aux mains des mutins remonte la Neva. Dans la nuit, une fois le Palais d'hiver encerclé, on hisse une lanterne rouge au sommet de la Forteresse Pierre et Paul. C'est le signal. Le croiseur tire une salve à blanc. Les insurgés entrent dans le Palais d'Hiver, arrêtent les ministres, violent une partie des femmes qui gardent l'édifice, pillent les caves et se saoulent copieusement. Voilà le début de la "grande" révolution d'Octobre… Un vulgaire coup d’Etat, vite expédié…
- Tu es d’accord ?
… Non bien sûr, je ne suis pas d’accord Sergueï, mais je t’offre mon meilleur sourire. On ne peut pas être d’accord avec cette histoire, avec l’inflexion que Staline, le boucher, lui a donné… Sais-tu ? Bien sûr que tu sais : Chostakovitch a dédié sa 7ème symphonie à Léningrad. Hommage officiellement proclamé à la résistance contre le nazisme et au martyre de ses habitants. Un million de morts, la moitié de la population. Mais le véritable sujet c’est Leningrad mangée de l'intérieur par les purges staliniennes. Le communisme… Cette monstrueuse supercherie…
- Bien sûr. Tu es un guide merveilleux.
- Le Palais d’hiver, six bâtiments qui sont des chefs-d’œuvre et l’un des plus grands musées du monde, l'Ermitage. Tu y verras Rubens, Rembrandt, Poussin, Léonard de Vinci, Raphaël, le Caravage…
… Qu’est ce que tu cherches, Sergueï ? A quel jeu es-tu en train de te livrer ? Avant que je puisse réagir, voilà que tu me fais un par cœur des artistes exposés...
- Les impressionnistes et puis les très grands : Van Gogh, Matisse, Gauguin… Picasso.
…Un par cœur, enfin presque. Pourquoi cette hésitation sur Picasso ? Pourquoi ton silence sur Malevitch. Pourquoi ? Exilé à Leningrad pour délit de modernisme, il y avait laissé des tableaux que le régime soviétique avait soigneusement cachés. Ici est né le fameux carré noir sur fond blanc, tout aussi révolutionnaire que ton diktat du prolétariat. Tout aussi révolutionnaire et même avant-gardiste, puisqu’il date de 1913 . « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création » avait déclaré l’artiste. Et si je te balançais cette citation en réponse à celle de Dostoïevski, qu’est-ce que tu répondrais ?…
- Qu’en penses-tu Sarah ?
…Continue, continue ! Après tes tableaux, vends-moi ta place du Palais, ton cavalier de bronze figé pour l’éternité, ton Amirauté qui veut transpercer le ciel de sa banderille dorée ! Je ne suis pas dupe, cette beauté fatale se délite jour après jour. Les grands travaux commandés par Poutine, l’enfant du pays, pour commémorer en grande pompe le tricentenaire de la ville ne seront en réalité qu’un simple étirage de peau. Une part colossale des crédits d’Etat pour cette rénovation a été purement et simplement volée par des fonctionnaires corrompus…
- Ce que j’en pense ? C’est une collection époustouflante !
… Oui, c’est la pravda, la vérité. Quant aux façades fraîchement repeintes en jaune, vert pâle ou bleu émeraude, ce ne sont que des décors de théâtre. Comme les villages factices que Potemkine faisait dresser sur les voies qu’empruntait la grande Catherine dans la Russie profonde…
- Grâce à la Révolution d’Octobre, le nombre des trésors du musée a considérablement augmenté. Ils se sont enrichis par les collections privées des aristocrates russes. C’est une chance, n’est-ce pas ?
… Une chance… La nouvelle aristocratie maffieuse s’est accaparée les luxueux hôtels particuliers avec gardes du corps armés et berlines aux vitres fumées. Moins inquiétant, mais plus désespéré, l’autre visage de Saint-Pétersbourg se dissimule au fond des cours humides où s’éternisent les détritus. Dans les couloirs, des boîtiers électriques éventrés, des crépis délabrés. « Vous qui rentrez ici, laissez toute espérance »...
- Oui, Sergueï, quelle chance en effet !
… Vies empilées les unes sur les autres au-dessus de puits sans soleil, vies agglutinées dans des appartements communautaires qui ont survécu à l’Etat soviétique… Et loin de la cité-vitrine, de ses colonnes, de ses volutes, de ses statues, les banlieues blafardes hébergent la majorité des cinq millions d’habitants de la ville…
- Sarah, je te sens ailleurs, ça va ?
- Pas de problème, tout va bien je t’assure.
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J’avais respecté le programme à la lettre malgré le peu d’empressement qu’elle avait montré. L’Ermitage en finish. Où était la Sarah d’autrefois volubile et enthousiaste ? Que serait-il arrivé si je n’avais pas quitté Paris ? Dire que je pensais être aussi libre que les personnages de mes romans… de mes romans enfermés dans les tiroirs de mon bureau. Mais la liberté ne se conçoit que par l’ignorance de ce qui nous fait agir. Peut être, suis-je, moi-même, enfermé dans un immense tiroir. Le monde ne serait d’ailleurs qu’un immense tiroir, dans lequel le destin cache ses cartes.
Holà ! Pour penser des trucs pareils, c’est que je commence à avoir faim ! J’ai retenu une table dans un vieux restaurant qui sert de la cuisine traditionnelle. Hier, c’était pas mal mais trop occidental à mon goût. Même les vieilles valeurs culinaires se barrent en couille. Alors qu’une bonne portion de viande mijotée et de légumes bouillis. Blatch, voilà la Russie comme je l’aime ! Mais il faudra que je me calme sur les bloody Mary pour être clair demain…Car c’est demain que…
Mi, ré, do, sol, la, la, fa, ré, do, si, la, sol, sol.
- Excuse-moi, Sarah !
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… Quelle connerie sa sonnerie de portable ! L'Internationale ! Pour un agent du FSB ! Inconscience ou ironie toute personnelle comme celle de ces soldats russes ivres morts montrant leurs culs au check- point Charlie à Berlin au pire de la guerre froide… «Du passé, faisons table rase !»… «C'est la lutte finale !»… Mais calme-toi et admire la magie de ces nuits blanches. Le soleil refait son faux-fuyant, prend la tangente et ses rayons irradient le ciel d'une sombre clarté. Me voilà au cœur d'un effet de style véritable.
Les dômes, flèches et silhouettes des palais en contre jour élèvent la ville. Chaque pointe semble s'étirer jusqu'à des fils tenus que le grand montreur de marionnettes agiterait. Pourquoi penser à Dieu ? La fatigue de notre nuit blanche ? Elle s'amplifie au fur et à mesure de ce jour qui veut rester et de cette nuit qui ne s'imposera pas. Et dire que ce no man's land lumineux dure cinquante jours ! "Parce que le soleil ne descend pas à plus de neuf degrés au-dessous de l'horizon, sur la ligne imaginaire du soixantième parallèle nord " a précisé Sergueï. Dans six jours, samedi, ce sera l'apothéose, 21 juin, dix-huit heures de lumière…Mais je serai déjà partie ; le travail sera bouclé, du moins je l'espère…
La lumière s'est stabilisée dans un état intermédiaire, elle essaye de recomposer un autre décor, une autre histoire. Carré noir sur fond blanc bien sûr, ça ne pouvait pas échapper à Malevitch. L'agent qui m'a précédé dans cette mission portait précisément ce nom. Il a loupé son coup. Pour lui, tout s'est achevé entre les carrés blancs et l'inox de la morgue, après qu'il ait été retrouvé noyé dans le golfe de Finlande. Une composition plus anonyme et moins conceptuelle que son homonyme.
Moi, j'ai dû renouer, à mon corps défendant, les fils du passé. Il aurait fallu pouvoir détruire tous les ponts derrière soi, question de prudence, question de survie. Trop tard. Je suis en service commandé pour besogne à très haut risque.
J'avais eu un moment de trouble lorsque Vosard, le patron du service des actions spéciales m'avait appelée et demandé avec son tact habituel : « Sarah, vous avez fréquenté dans votre jeunesse… Euh, excusez-moi…lorsque vous étiez étudiante, un certain Sergueï Rasmoninov ? ». « Oui, en effet », m'étais-je contentée de lui répondre. « Qu'est-ce que vous diriez de le retrouver ? ». J'avais relevé le buste et pris un air ironique pour cacher mon malaise : « Je ne savais pas que le service prenait le relais de "Perdu de vue"! ». Il n'avait pas relevé. « Vous l'avez connu n'est-ce pas ? Bien connu ? ». Il avait appuyé sur le "bien". Peut être s'attendait-il à ce que je lui livre des détails inédits même s'il savait tout sur moi et probablement autant sur Sergueï. « On ne peut rien vous cacher, je l'ai bien connu ». J'avais volontairement repris l'adverbe, en pensant à l'une des phrases de Sergueï : « On ne peut connaître un être que de deux manières, lui faire l'amour ou le voir mourir ». « Je crois, Sarah que vous allez le retrouver ». Et quand Voisard, vieux crabe de la DGSE dit « je crois », c'est qu'il en est absolument sûr.
- Excuses-moi, Sarah… C’était Igor, un collègue de l’Institut.
- J’en ai profité pour me remplir les yeux. Regarde les reflets dorés sur la Neva !
- Et si on allait manger quelque chose ?
- Bonne idée, je meurs de faim.
- Au fait, on a un empêchement de dernière minute…Après dîner, Sarah, je ne pourrai pas te raccompagner à ton hôtel.
- Tant pis, c’est partie remise ! Cette nuit, tu sais, il faut que je dorme pour être en forme demain !
- Ah ! ton colloque… La poésie pré-soviétique.
- Oui, c’est quand même pour ça que je suis ici.
- Un peu pour moi aussi ?
- Beaucoup pour toi aussi, Sergueï. Beaucoup…
Sergueï sourit. Le même sourire que celui qu’il avait affiché à Roissy vingt ans plus tôt lorsqu’il m’avait dit : « On se retrouvera un jour ». Il avait passé le portillon, avait oublié de se retourner ou bien s’il l’avait fait, je ne m’en étais pas aperçue, mes yeux trop brouillés par les larmes.
« Il faudra peut être le tuer, Sarah », avait ajouté Vosart. « Alors, pourquoi moi ? ».
« Parce que Sergueï est l’un des meilleurs agents du FSB et que nous avons pensé qu’il oubliera peut être d’être méfiant avec vous ». Peut-être… Ma lucidité m’a toujours sauvée ou joué des tours. « On ne peut connaître un être que de deux manières, lui faire l’amour ou le voir mourir ».
Un flot de pigeons strie le ciel rosâtre. La lumière est en suspension, nos destins aussi. Et dire que d’incorrigibles optimistes ne peuvent s’empêcher de penser que demain, il puisse forcément faire jour… Un taxi surgit opportunément. Sergueï lui a déjà fait signe. Il ralentit, s’arrête et nous montons.
P.G et Nina
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01 mars 2006
LE PASADENA



Peinture de F. Kuhnen
Une blonde bien en corps, une brune capiteuse ou bien une rousse goûteuse ? Ici on est libre de faire son choix sans arrière-pensées. Le "Pasadena", c'est le bar le plus chouette que je connaisse. Accrochés à une hampe sur la façade vert pomme, deux drapeaux flottent au vent : le gwen ha du et la bannière étoilée.
De tous les cafés de la rue du port, c'est de loin le plus fréquenté. Il y a la personnalité du patron, Loulou, un gars qui a bourlingué et qui a de l'imagination : la preuve, il est allé dénicher sa femme, Shirley, dans un motel de l'autre côté de l'Atlantique, loin là-bas, au nord de la Californie. Shirley, qui a les joues rouges et des ongles de pied peints en violet, rit tout le temps. Elle s'est bien habituée à la Bretagne. Il y a aussi Gaëlle, la jeune serveuse qui court plus vite que son ombre. Elle laisse toujours dans son sillage un suave parfum citronné.
Si vous passez dans le coin, c'est le soir qu'il faut pousser la porte du "Pasadena". Quand les vieux sont rentrés chez eux manger leur soupe à la grimace. Sur le coup de dix heures, toute la jeunesse débarque et je peux vous assurer que la pression monte ! Avec un peu de chance, vous tomberez sur quelques musicos du coin qui font un boeuf, comme ça, pour le plaisir. Loulou et Shirley adorent et pour les remercier, ils leur offrent des tournées. Sur des airs de Little Richard, des couples se mettent parfois à rock'n roller dans la grande coursive qui sépare le bar des banquettes en moleskine similicuir noir. Souvent, il y encore du monde au-delà de l'heure officielle de la fermeture. Les flics ne pipent pas mot ; je crois que Loulou a des amitiés haut placées.
Mais si vous venez au "Pasadena" dans la journée, vous serez surpris. On dirait que ce n'est pas le même bar. Les vieux marins pensionnés occupent les locaux. Et Loulou est aux petits soins. Il faut dire que ce sont les "pensionnés" qui alimentent le fond de roulement du bistrot. En semaine, ils arrivent en deux vagues : la première vers onze heures du matin, la seconde dès seize heures. L'après-midi, le "Pasadena" est totalement à eux, ils s'installent pour jouer à la belote. Parfois, ils parient.
Gaëlle met sur la table une bouteille de rouge Père André, du 12° bien raide et des verres ballons. Chacun se sert à la demande. On parle en breton des cours du poisson, des bateaux qui sont en réparation sur le terre-plein, des accidents, des ragots du port et surtout du temps.
Les retraités essayent d'oublier qu'ils vont bientôt mourir en s'inquiétant de la forme des nuages, de l'anticyclone ou de l'humidité ambiante, et en têtant des Gauloises maïs. De temps en temps, avant le repas, ils se payent un Cassius Clay, mélange local de liqueur de cassis et de Saint-Raphaël. Quand l'un d'eux commande un Vittel Citror, on peut être sûr qu'il vient de se faire sermonner par son médecin.
Je serais intarissable sur ce haut lieu de rencontre d'un port breton que je vous incite à découvrir. Mais la pluie a cessé ; il faut que j'aille mettre mon linge à sécher. Salut !
Nina
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