19 février 2006

AURORE A SAINT-PETERSBOURG

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Il se penche pour attraper un cigarillo dans la boîte que j'ai laissée hier soir sur la table de nuit et rabat la mèche qui recouvre son front. J'ai la tête embrouillée, le corps douloureux, nous avons trop bu hier soir rue Sadovaïa, et puis après, encore, dans la chambre.
- Hurry up ! Je t'emmène sur les bords de la Neva !
Il est déjà habillé et fouille partout pour trouver un briquet. Je sors du cabinet de toilette enveloppée dans une serviette de bain. Il s'exclame en frottant le bout du nez au creux de mon cou :
- Comme tu sens bon !
Il est deux heures de l'après-midi. Il a revêtu son anorak, ajusté jusqu'aux yeux un bonnet de laine noir ; il attrape le petit sac de sport qu'il porte en bandoulière. Je m'habille en vitesse, il m'aide à enfiler mon manteau. Je jette un regard vers le lit, les draps en désordre, une bouteille vide devant la fenêtre, le vieux fauteuil cramoisi, cette chambre avec vue sur le golfe de Finlande.
Je suis arrivée à Saint-Petersbourg hier soir. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite lorsqu'il s'est avancé vers moi dans le hall de l'aéroport.

Il y avait quinze ans que nous nous étions quittés. Treize ans que je m'efforçais de le rayer de mon histoire. Nous sommes connus lorsque nous étions étudiants. Il aimait inventer des mots, écouter Dizain Gillespie, boire des milk-shakes et ne supportait pas les cravates. Il jouait Bartok au violon, était passionné d'histoire, parlait très bien anglais et rêvait de belles voitures. En fait, il n'avait qu'une vieille Ford d'occasion. Il avait vingt-deux ans, moi tout juste vingt. Dans cette ville universitaire où je me trouvais loin de ma famille, il m'invitait souvent chez lui le dimanche. Sa mère était chaleureuse, elle disait qu'elle m'aimait beaucoup. Le père, souvent absent, parlait peu mais faisait preuve d' un humour subtil. Je crois que j'étais tombée amoureuse de la famille toute entière. Je me souviens de la beauté de ses deux jeunes sœurs, de grandes filles heureuses aux cheveux raides et blonds comme du lin. Quand nous nous promenions, il s'arrêtait soudain et disait : "Tu as de jolies petites mains", nous allions au bowling, nous dansions des slows joue contre joue, il murmurait dans mon oreille des choses délicieuses, je tremblais de perdre un jour cet amour.
A la fin de l'année universitaire, son père eût son changement et la famille déménagea à l'étranger. Nous nous sommes écrit pendant plus d'une année, mais le temps passait et il n'y avait plus aucun espoir de se retrouver. J'ai rencontré un autre garçon, les lettres se sont espacées et progressivement notre correspondance a pris fin. Je me suis mariée. J'ai gardé dans une enveloppe ses photos, ses lettres, quelques souvenirs. J'ai soigneusement déposé l'enveloppe dans un endroit secret. J'ai fait tous les efforts possibles pour ne plus chercher à savoir ce qu'il était devenu.
Le mois dernier, consultant Internet en vue d'un prochain reportage en Russie, je suis tombée sur un article émanant de l'Institut Français de Saint-Petersbourg. Il était signé du nom et du prénom de mon amour de jeunesse. C'était lui. Sûrement. Peut-être... ? Pourquoi pas... ? J'ai hésité quelques heures et, comme on jette une bouteille à la mer, j'ai envoyé un court message sur le mail de l'Institut français à son intention: "Est-ce vous ? Jouez-vous toujours Bartok au violon ? Avez-vous désormais une belle voiture ? Etes-vous toujours allergique aux cravates ? Je serai à Pétersbourg dans quinze jours". Et je signais : "Celle qui avait de jolies petites mains". La réponse arriva le soir même. "C'est bien moi. Quand et à quelle heure arrives-tu ? Je viendrai te chercher à l'aéroport. Je t'attends".

Dans l'aurore crépusculaire, nous montons dans un taxi, il glisse sa main dans la mienne et pose sa tête sur mon épaule ; je retrouve l'odeur de la nuit, la chaleur de cette peau que je n'avais jamais oubliée. Nous nous taisons. Le taxi pénètre dans la ville. Le long des immenses avenues, la lumière de l'hiver rend les palais baroques glacés. Le chauffeur nous dépose sur l'île Vassilievski, devant l'Académie des Beaux-Arts. Le vent de la mer projette la neige en rafales, je tremble. Il enlève son écharpe et la noue, bien serrée par-dessus le capuchon de mon manteau. Il me tapote le visage en souriant.
- Maintenant, le vent ne rentrera plus.
Nous nous accoudons côte à côte sur la rambarde de pierre devant le fleuve transi, son regard se perd sur l'autre rive, j'écoute sa voix aux inflexions chantantes. Il allume une cigarette, met son bras autour de mes épaules et nous nous mettons à marcher. La ville s'anime, les rafales de vent ont cessé, mais il neige toujours. J'ai l'impression de flotter : cette ville abstraite, décor en trompe l'œil où les palais, la Neva et ses quais de granit sont esquissés d'un trait léger et pâle, cet homme retrouvé, la passion ancienne intacte. Au loin l'Amirauté dresse sa banderille dorée vers les nuages. Nous longeons l'Ecole Navale Nakhimov devant laquelle est amarré le vieux croiseur gris "Aurore". Une famille emmitouflée nous demande de la photographier devant le vaisseau. Ils sont venus de Géorgie par l'avion déglingué de l'Aéroflot pour vendre des légumes. Ils en profitent pour visiter la ville. Je regarde le croiseur figé, la passerelle et à l'avant, dérisoire, le modeste canon qui a menacé le Palais d'Hiver en 1917, là où le sort du monde fut scellé pour huit décennies. La ville est aussi immobile que la statue équestre de Pierre Le Grand fixée sur un bloc de granit pour l'éternité.
Nous pressons le pas pour nous engouffrer dans la première station de métro. Il me raconte le départ de Lénine de son exil suisse, l'arrivée à Petersbourg, le discours de la gare de Finlande, le bouquet de roses rouges, la voiture blindée, l'insurrection du 24 octobre.
Nous sortons près de Ligovski Prospect et longeons la façade de la grande salle de concert Oktiobriski. Il m'a pris par la main, je regarde ses lèvres d'où s'échappe une buée légère. Il m'entraîne dans le hall. Un orchestre répète, nous pénétrons dans la salle de concert et nous nous asseyons dans l'ombre du dernier rang. Soudain la salle se fait silencieuse, la pause pour les musiciens. "Chostakovitch, murmure mon compagnon, a composé cette symphonie dédiée à Petersbourg durant l'été 1941, un mois après l'invasion de l'Union Soviétique par l'Allemagne. Le sujet de cette septième symphonie a été présenté officiellement comme la résistance de la ville au nazisme. Mais dans ses mémoires Chostakovitch a rétabli la vérité : son oeuvre n'est pas dédiée à Leningrad sous le siège, mais à Leningrad détruite de l'intérieur par les purges staliniennes, Hitler n'ayant fait que finir le travail, en somme". Ses yeux s'embuent, il chuchote : "Tout ce gâchis, tout ce temps perdu...". Je sens un grand soupir soulever sa poitrine. Mes yeux l'interrogent. Il regarde droit devant lui et me demande : "Est-ce que tu viendras encore ce soir avec moi dans la chambre sur les bords du golfe de Finlande ?". Je prends sa main et la serre très fort.

Nina


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04 février 2006

BELLA VISTA

Texte sous contrainte. Le jeu consistait à imaginer un texte contenant les mots suivants tirés au hasard :
Orpailleur, bleu, grâce, elliptique, s'aligner, courir, éblouie, mélodramatique, cour, avion.
J'ai créé cette poésie en hommage au grand poète chilien Pablo Neruda.

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Les souvenirs remontent,
bulles en désordre.
Une image en appelle une autre,
comme dans la comptine :
cheval de course, course à pied,
pied-à-terre, Terre de feu...
Trier les alluvions du torrent
pour en extraire les pépites ;
tel l'orpailleur
en garder la quintessence,
l'enfance.

Enfance dans le pays disparu,
étroit couloir de terre
entre océan et plateaux.
Notre maison sur les hauteurs
sentait le jasmin
et la fleur d'oranger.
Les planchers craquaient.
Un lit bleu où je m'endormais
sous la protection de l'hibiscus
qui venait caresser le balcon.
La grâce de ma mère
dont les baisers grimpaient
le long de ma peau.
Les soirées brûlantes
quand un soleil elliptique
rouge sang
versait un feu fugitif
dans le Pacifique.
Le funiculaire pour descendre
à l'école.
Devant la porte,
il fallait s'aligner en silence,
se tenir droit derrière le pupitre,
compter, être sage.
Je dévorais les livres,
inventais des mots tordus,
je riais aux mésanges,
je voulais décrocher la prune.
A la campagne,
les jours de fête,
dans la nuit ouverte
aux flancs de l'été,
je regardais éblouie,
les femmes aux cheveux de charbon
danser la cueca.
Corps dans l'éclat de lune,
mélodramatiques,
pieds qui volaient
dans la cour de l'hacienda.

Racines arrachées,
pays perdu dont les lambeaux.
se sont éparpillés
au-dessus de l'océan,
dans le sillage d'un avion.
Cette terre où je suis née
commande toujours en moi.
Les souvenirs remontent,
bulles en désordre...

Nina


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